Une femme afghane prépare le thé sous sa tente dans un camp de réfugiés temporaire en périphérie de Kaboul, en Afghanistan.

Afghanistan, la guerre sans fin?

En Afghanistan, les talibans sont de retour. Seize ans après avoir été délogés du pouvoir, ils ont reconquis la moitié du pays. Pour éviter la catastrophe, le président Trump vient d'annoncer l'envoi de renforts. Oubliez le mot victoire. Désormais, il s'agit d'éviter de perdre la guerre. En attendant une porte de sortie. Survol d'un conflit sans fin.
Chaque jour, en Afghanistan, la guerre fauche en moyenne 22 soldats de l'armée gouvernementale, 9 policiers et 9 civils. Mais pour sauvegarder le moral des troupes, le gouvernement ne divulgue plus ce genre de statistiques. Il préfère les classer parmi les secrets militaires!
Lentement mais sûrement, les talibans progressent. Selon certaines estimations, ils contrôlent la moitié du pays. Une douzaine de capitales provinciales sont plus ou moins encerclées. Dans certaines régions rurales, les insurgés perçoivent des taxes sur les récoltes, l'essence ou les mariages.
En juin, dans le sud du pays, un journaliste de la BBC a même visité un hôpital et une école qui continuaient à recevoir de l'argent de Kaboul, même s'ils étaient désormais administrés par les talibans! Pour se donner une image plus moderne, ces derniers laissent même l'inspecteur scolaire faire ses visites, pour s'assurer de la qualité de l'enseignement. (1)
Vous savez que la situation est grave lorsque même les extrémistes religieux se mettent à jouer les bons gestionnaires!
(1) Taliban territory : Life in Afghanistan under the militants, BBC News, 8 juin 2017
Ne pas sortir du bunker
La violence s'étend désormais à tout le pays. Les talibans eux-mêmes doivent rivaliser avec une vingtaine de groupes - incluant l'État islamique - qui tentent de se tailler des fiefs. La capitale, Kaboul devient une cible privilégiée. Depuis le début de l'année, une série d'attentats suicide ont fait de la ville l'un des endroits les plus dangereux d'Afghanistan.
Des paysans afghans dans un champs de pavot dans la province de Kandahar, au sud du pays. L'Afghanistan produit plus de 80 % de l'opium mondial.
Pour se protéger, le gouvernement et les diplomates se sont repliés dans un petit périmètre sécurisé du centre-ville, rebaptisé la zone verte. Beaucoup ne mettent plus le nez en dehors. Le 31 mai, l'explosion d'un camion piégé a fait 150 morts, juste à l'entrée de la zone. Le bilan aurait été plus lourd si une douzaine de policiers ne s'étaient pas interposés pour bloquer le véhicule. Ils ont tous été tués par l'explosion.
Dans son dernier rapport, l'inspecteur général pour la reconstruction de l'Afghanistan se demande comment les fonctionnaires peuvent superviser les milliards $ d'aide versée par les États-Unis «s'ils doivent vivre barricadés dans leur ambassade». La question est pertinente, sachant que l'Afghanistan occupe le 169e rang sur l'Indice de la perception de la corruption, un classement qui compte... 176 pays. (2)
(2) Corruption Perceptions Index 2016, Transparency International
Trump entre en scène
Inquiets de voir la situation échapper à tout contrôle, plusieurs généraux américains ont plaidé la cause afghane devant le président Donald Trump. Une mission difficile. Le président n'a jamais caché son dédain pour l'Afghanistan. En sept mois, son administration n'a même pas trouvé le temps de nommer un ambassadeur à Kaboul!
À la fin, c'est peut-être l'orgueil qui a convaincu le président de bouger. Donald Trump ne veut pas qu'on se souvienne de lui comme du président qui a permis aux talibans d'entrer à Kaboul. Il a consenti à expédier quelques milliers de soldats en plus. Finie l'époque où il écrivait : «Pourquoi gaspiller notre argent en Afghanistan? Ce sont les États-Unis qu'il faut reconstruire!»
L'actuel secrétaire à la Défense, Jim Mattis répète qu'il n'existe pas de solution militaire en Afghanistan. Pour lui, l'objectif consiste à convaincre les talibans qu'ils ont plus à gagner à la table des négociations que sur le champ de bataille. Mais les sceptiques sont nombreux. Y compris dans l'entourage du président, où l'on accuse les services secrets pakistanais de financer l'insurrection. «Jim Mattis croit qu'il a immobilisé le tigre, disent-ils. Sauf qu'il va bientôt sursauter en s'apercevant qu'il lui tient seulement la queue».
Trop peu, trop tard?
La province de Helmand, située dans le sud-ouest de l'Afghanistan, symbolise la complexité du conflit. Les talibans l'ont toujours convoité, puisqu'on y récolte la moitié du pavot à opium du pays. Une affaire de 3 milliards $. De quoi financer un mouvement de guérilla durant deux ou trois siècles.
En juillet, le New York Times a suivi des Marines américains, guerroyant par une température dépassant les 40 degrés à l'ombre. En 2015, ils avaient repris un certain contrôle sur la province. Mais en l'espace de deux ans, les talibans ont reconquis le terrain perdu. Cet été, les Marines essayent seulement de les empêcher de capturer la capitale, Lashkar Gah. (3)
Mine de rien, les États-Unis et leurs alliés ont dépensé plus 8 milliards $ pour éliminer (ou remplacer) la culture du pavot, depuis 2001. Dans la province d'Helmand, ils ont surtout récolté l'hostilité de milliers de paysans, pour qui l'opium constitue la seule manière de se procurer un revenu décent.
Même la science s'en mêle. Cette année, la récolte s'annonce particulièrement abondante, grâce au développement d'une nouvelle variété de pavot, qui fleurit plus rapidement.
(3) The New York Times, New Goals for Marines, Back in Afghan Hot Spot, Mujib Mashal, 15 juillet 2017
La guerre de 840 milliards $
En tout, les États-Unis ont déjà englouti plus de 840 milliards $ dans l'aventure afghane. Une somme qui dépasse le célèbre plan Marshall pour la reconstruction de 16 pays d'Europe, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. (4) Comment expliquer un tel gâchis?
Pour le brigadier général Richard Giguère, un retraité des forces canadiennes désormais rattaché au département des sciences politiques de l'Université Laval, la tâche était titanesque. «Une guerre, cela peut se gagner rapidement. Mais reconstruire un pays, c'est autre chose, explique-t-il. L'Afghanistan doit tout faire en même temps. Combattre l'insurrection. Entraîner une armée. Développer l'économie. C'est comme essayer de changer la roue sur un véhicule en marche!»
Déployé deux fois en Afghanistan, Richard Giguère a vu de près les déchirements de la société afghane. «Dans la même famille, vous pouvez avoir un fils qui soutient les talibans, et un autre qui les combat. La solution au conflit doit être politique. Pas militaire. [...] On ne le répète jamais assez. À chaque fois que vous tuez un taliban, vous en fabriquez 10.»
(4) Brookings Afghanistan Index, 2017, cité par Le Monde
Le bon côté de l'histoire
En 2012, on dénombrait 150 000 soldats des États-Unis et de leurs alliés occidentaux en Afghanistan. Aujourd'hui, ils ne sont plus que 17 000, principalement utilisés pour la formation de l'armée afghane. Pas étonnant que les statistiques provoquent une certaine nervosité à Kaboul. Après tout, personne n'oserait parier sur les chances de survie du gouvernement, en l'absence de soutien étranger.
L'histoire récente est là pour le prouver.
En 1991-1992, le gouvernement procommuniste de Mohammed Najibullah a survécu moins de quatre mois à la fin de l'aide de l'Union soviétique. Très vite, les soldats ont cessé de combattre pour un régime qui ne pouvait plus les payer. Et plusieurs chefs de guerre ont rejoint les rebelles.
Quand les moudjahidines se sont emparés de Kaboul, en avril 1992, le président Najibullah s'est réfugié dans un bureau des Nations-Unies. Il y est resté quatre ans. C'est là que les talibans l'ont cueilli, après leur conquête de la ville, en 1996. Sauvagement battu, puis castré, Najibullah a été abattu d'une balle dans la tête. Son cadavre mutilé a été pendu à un lampadaire du centre-ville, pour servir d'exemple.
Le message résonne encore. En Afghanistan, il n'est jamais bon de se retrouver du mauvais côté de l'histoire.
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Bienvenue dans le cauchemar afghan
Des écoles qui n'ont jamais eu de professeur; des soldats qui n'existent que sur le papier; des insurgés qui encaissent les factures d'électricité à la place du gouvernement. Bienvenue en Afghanistan! Une tragédie humaine, certes, mais aussi une histoire d'horreur administrative.*
En 2016, le Pentagone a gaspillé 28 millions $ en supplément pour équiper l'armée afghane d'un costume de camouflage «forestier». Un comble, dans un pays où la forêt couvre à peine 2,1 % du territoire!
À la rigueur, l'armée afghane aurait pu se contenter du costume «forestier» de l'armée américaine, qui coûtait moins cher. Mais non! Le ministre de la Défense afghan préférait le costume plus coûteux. Et personne n'a osé lui dire non.
Un brin sarcastique l'inspecteur général pour la reconstruction de l'Afghanistan, John Sopko, a convenu qu'on avait peut-être évité le pire. Imaginez si Monsieur avait aimé le rose!
Quelques années plus tôt, le Pentagone dépensait aussi sans compter pour équiper la future Afghan Air Force. En 2008, il a déboursé 486 millions $ pour l'acquisition d'une vingtaine d'avions. Hélas, cinq ans plus tard, faute d'un entretien adéquat, 16 des 20 avions ont fini à la casse. La plupart n'avaient guère été utilisés. Mais rassurez-vous, tout n'a pas été perdu. Une compagnie de récupération a racheté le tas de ferraille pour la modique somme de 6 cents la livre, ce qui permis au trésor américain de récupérer un gros 32 000 $.
L'armée fantôme
On dira que dans un pays deux fois plus grand que l'Allemagne, certaines horreurs administratives sont plus préoccupantes. Selon les régions, jusqu'à 40 % des soldats gouvernementaux n'existent que sur papier. Souvent, la paye de ces soldats fantômes est touchée par des officiers corrompus. En mars, un général afghan chargé de nettoyer la corruption a lui-même été arrêté... pour corruption.
Des enfants entourent un soldat canadien à Kaboul en Afghanistan.
Faut-il parler du poste de commandement militaire ultra-moderne de 36 millions $, qui n'a jamais été utilisé? Non. À quoi bon accabler les seuls militaires? Mieux vaut poursuivre avec les quelque 1100 écoles qui n'ont accueilli aucun élève, de 2011 à 2015. Tous les établissements figuraient pourtant sur les statistiques officielles du gouvernement. Et fantômes ou pas, ils avaient bien coûté la bagatelle d'un milliard $.
Bof. Il aurait fallu bien plus que ces histoires d'argent vulgaire pour modérer l'enthousiasme de l'ancien premier ministre David Cameron. Au moment de clore la mission officielle des troupes britanniques en Afghanistan, le 23 décembre 2013, Monsieur ne s'est-il écrié, sur un ton qui frôlait l'extase : «Mission accomplie»!
Mission accomplie
Difficile de conclure sans mentionner qu'en janvier 2017, le New York Times a révélé que les talibans encaissent les factures d'électricité à la place du gouvernement, dans au moins deux provinces afghanes! Du coup, le gouvernement se retrouve devant un choix impossible. Soit il coupe le courant, et il soulève la colère de la population. Soit il ne fait rien, et il permet à ses ennemis d'encaisser des sommes appréciables.
Soyez gentils. Ce soir, au moment de vous mettre au lit, ayez une toute petite pensée pour les neuf chèvres cachemires, amenées à grands frais d'Italie, pour revigorer l'industrie de la laine afghane? Au début, la ferme d'élevage de six millions $ devait inclure un laboratoire pour certifier la qualité du produit. Mais à la fin, le projet a fait naufrage dans des circonstances nébuleuses.
Tout ce qu'on peut dire avec certitude, c'est qu'à l'heure actuelle, sur les routes poussiéreuses de l'Afghanistan, vous avez autant de probabilité de croiser une licorne qu'une chèvre cachemire italienne.
Et ça, ne venez pas dire qu'il ne s'agit pas d'une bonne nouvelle.
* Tous les exemples sont tirés des rapports de l'inspecteur général spécial des États-Unis pour la reconstruction de l'Afghanistan.