Les mines terrestres se tarissant, l'exploitation en mer semble être une alternative à long terme à l'extraction terrestre.

20 000 diamants sous les mers

Lentement, les flots s'écartent pour faire apparaître celui que l'équipage du Mafuta surnomme le «boucher». Retenu par un énorme câble d'acier, ce monstre chenillé est hissé à la poupe du navire, qui croise le long des côtes de la Namibie.
Quelques heures de maintenance en surface et l'engin de 285 tonnes replonge pour poursuivre sa juteuse besogne. Arracher des diamants du fond de l'océan.
Alors que les mines qu'il exploite depuis des décennies dans l'aride désert namibien commencent à se tarir, le groupe De Beers a misé son avenir sur l'extraction off-shore.
Une escadre de cinq bateaux armés d'aspirateurs sous-marins ratisse depuis plus de dix ans le lit de l'Atlantique à la recherche des pierres précieuses crachées par la rivière Oranje. Leur récolte, unique au monde, a pris des allures de pêche miraculeuse.
L'an dernier, la compagnie Debmarine Namibia, un partenariat à 50-50 entre De Beers et le gouvernement, a déjà produit 1,2 million de carats, les deux tiers du total extrait du pays.
«On peut dire que nos opérations terrestres sont à un tournant», résume le patron de De Beers en Namibie, Daniel Kali.
«Nous pensons que l'extraction terrestre n'est pas finie, mais elle va nécessiter de très gros investissements», poursuit-il, «l'off-shore est par contre promis à un avenir très florissant».
Au moins d'une vingtaine de kilomètres au large de la cité minière d'Oranjenmund, à la pointe sud de la Namibie, il ne faut qu'un petit quart d'heure de vol en hélicoptère pour se poser sur le pont du navire amiral de sa flotte, le «Mafuta».
«Aspirateur des mers»
Plus de 170 m de long, 33 m de haut, 21 000 tonnes et 98 marins à bord. «C'est le plus gros bateau spécialisé dans l'extraction de diamants sous-marins au monde», se gargarise son truculent capitaine, Justin Barrett, «il assure à lui seul près de la moitié de notre production annuelle».
À 100 m sous sa quille, le «boucher», donc, désosse patiemment les fonds marins à raison d'un kilomètre par heure.
Un tuyau aspire les sédiments qu'il arrache jusqu'au pont du navire, où ils sont hachés, lavés puis, pour l'essentiel, recrachés dans l'océan. Seul le suc diamantifère de cette mélasse, repéré par rayons X, est avalé dans les entrailles du bateau.
Là, dans une partie de la cale mieux protégée que les coffres de Fort Knox, les gemmes sont nettoyées et scellées dans des boîtes de conserve. La règle est absolue. Tout est automatisé, à aucun moment une main humaine ne doit toucher les pierres.
Et pour éviter de tenter d'éventuels pirates, la cargaison du navire est évacuée sous escorte trois fois par semaine jusqu'à la capitale Windhoek.
Debmarine Namibia n'a pour l'heure couvert que 10 % de sa concession de 6000 km2 dans l'Atlantique. Mais elle est persuadée de tenir le bon filon. Ses pierres, d'une qualité rare, s'arrachent à plus de 600 dollars le carat, plus de deux fois celui des diamants extraits par De Beers au Botswana voisin...
«C'est le gisement de diamants marins connu le plus riche au monde», se frotte les mains le chef des opérations de l'entreprise, Jan Nel, «il y en a pour cinquante ans de travail».
Ce bail de longue durée inquiète toutefois les écologistes.
Moratoire demandé
«L'impact de ces activités est considérable pour l'environnement, notamment pour les sédiments des fonds sur une profondeur de 20 cm, la faune y est irrémédiablement détruite», prévient Saul Roux, du Centre for Environmental Rights.
L'ONG redoute l'essor des activités minières sous-marines sur la planète et plaide pour un «moratoire», en attendant plus de certitudes scientifiques indépendantes sur leurs effets.
Celles du capitaine Barrett sont déjà arrêtées. «L'environnement est perturbé», concède-t-il, «mais la nature est riche et abondante ici, et sa réhabilitation assez rapide».