Le pilote et homme d’affaires Michel Pouliot (à droite) a écrit Bienvenue à bord avec l’aide de Jacques Bouchard.

Michel Pouliot: mémoires d’un pionnier de l’aviation

GASPÉ — En 30 000 heures de vol, Michel Pouliot a transporté des marins russes, des castors et des cadavres. Mais surtout, des dizaines de milliers de Gaspésiens. Le fondateur d’Air Gaspé, 87 ans, vient de faire paraître sa biographie, Bienvenue à bord. En entrevue au Soleil, ce pionnier de l’aviation confie des anecdotes et porte un dur jugement sur les services aériens offerts en région aujourd’hui.

M. Pouliot naît en 1931 à Cap-d’Espoir en Gaspésie, où son père Camille-Eugène pratique la médecine. Le Dr Pouliot sera député de Gaspé-Sud à l’Assemblée nationale de 1936 à 1962. Quand il devient ministre de la Chasse et de la Pêche dans le gouvernement Duplessis, en 1944, toute la famille déménage à Québec.

À 16 ans, le jeune Michel commence sa formation de pilote à l’Aéroclub de Québec. Le ministre Pouliot possède un avion privé, que son fils pilote jusqu’en Gaspésie la fin de semaine. Une fois rendu, Michel Pouliot offre des tours d’avion aux Gaspésiens pour quelques dollars. À l’époque, il n’y a pas d’aéroport. Il atterrit sur des plages ou dans des champs, souvent à la stupéfaction des fermiers. 

À l’Aéroclub, Michel Pouliot côtoie des pilotes vétérans de l’Aviation royale canadienne, dont certains ont participé à des raids aériens au-dessus de l’Allemagne pendant la Deuxième Guerre mondiale. D’autres ont convoyé vers la Grande-Bretagne des bombardiers et des chasseurs fabriqués en Amérique du Nord, au-dessus de l’Arctique canadien, du Groenland et de l’Islande.

Une fois la guerre finie, «ces pilotes étaient imbus d’aviation, c’était devenu une passion. C’est là que l’aviation commerciale a vraiment commencé, avec beaucoup d’aviation de brousse d’abord, puis avec des points précis», rapporte M. Pouliot. «On a été influencés, inspirés, pour offrir un service similaire à Gaspé», ajoute-t-il.

En 1951, Michel Pouliot a 20 ans. Il n’est pas majeur, puisque la majorité est fixée à 21 ans à l’époque, mais veut démarrer sa compagnie d’aviation. Il emprunte une cravate à son père et rencontre son banquier. Il essuie un refus. Il fera le tour de la Gaspésie pour convaincre des gens d’affaires de participer. Il revient avec 35 000 $, une somme importante pour l’époque.

M. Pouliot fonde TransGaspésien aérien Ltée, qui sera rebaptisé Air Gaspé quelques années plus tard. Son premier contrat : survoler la forêt pour repérer les arbres matures, puis patrouiller pour détecter des feux de forêt. Il transporte aussi des travailleurs vers les chantiers miniers et les camps forestiers de la Côte-Nord, d’Anticosti et de la Gaspésie.

Dans les années 1950, Ghislain Dupuis, alors adolescent, a été l’un des passagers de Michel Pouliot. «Un été, je suis allé bûcher à l’île d’Anticosti. J’avais embarqué avec ‘pa et toute sa gang. C’était comme une aventure.»

M. Pouliot avait demandé aux bûcherons de limiter leurs bagages, question de poids. Certains avaient quand même caché de la bière dans leur sac à dos. «Quand on a passé au-dessus des arbres, on était assez bas, rapporte M. Dupuis. Quand on a débarqué à l’île d’Anticosti, [Michel Pouliot] nous a dit : jamais d’autre que vous allez embarquer avec moi!»

Le pilote Pouliot ne recule devant rien : il fera voyager un défunt sur le siège avant de son avion, parce que la famille n’a pas d’argent pour le rapatrier dans les règles de l’art. Il réussira même à transférer le mort dans l’avion suivant en arguant qu’il s’agit d’un «grand malade» qui est «sous sédation». M. Pouliot charriera des cargaisons de castors, à coups de 50, pour les réintroduire dans le Nord-du-Québec. Des marins russes au repos à Saint-Pierre-et-Miquelon embarquent aussi avec lui pour retourner à Gander, au nord de Terre-Neuve, près du port où mouillent leurs bateaux de pêche.

Dans ses belles années, Air Gaspé transporte environ 80 000 passagers par année et emploie 82 personnes. À la fin des années 1960, deux avions partent de Gaspé le matin, trois jours par semaine. L’un passe par Bonaventure, Bathurst, Charlo et Edmunston avant de rallier Québec. L’autre se dirige vers l’île d’Anticosti, Natashquan, Havre-Saint-Pierre et Rivière-au-Tonnerre, notamment. Dans ces années-là, un aller-simple Gaspé-Anticosti coûte 17 $. Plusieurs de ces communautés ne sont plus desservies par des vols réguliers aujourd’hui. 

M. Pouliot critique les services aériens maintenant offerts aux régions par Air Canada. «C’est bon à rien. Air Canada veut transporter des passagers qui vont prendre des gros porteurs pour Paris ou la Floride. Ils ne sont pas intéressés à donner un service à la population, à prendre soin de la population.»

Même le jour de l'an 

Pendant 15 ans au temps d’Air Gaspé, M. Pouliot a pris les commandes d’un avion le Jour de l’An. «Je partais de Gaspé, j’allais à Mont-Joli, Natashquan, Anticosti, pour ramasser les gens qui avaient raté l’avion et voulaient rentrer chez eux. Je ne leur chargeais rien. Je le faisais parce qu’ils avaient été mes clients toute l’année. Quand on arrivait dans les villages, les femmes et les enfants nous recevaient. Ils me donnaient du saumon, de la truite, du chevreuil, des tourtières.»

M. Pouliot estime qu’il a lancé 250 personnes en aviation, dont 200 pilotes pour qui c’était le premier emploi. Le commandant Robert Piché, célèbre pour avoir posé son Airbus 330 aux Açores après un vol plané de 20 minutes, fait partie du lot. Il signe d’ailleurs la préface de la biographie.

L’aventure d’Air Gaspé a pris fin en 1974, quand M. Pouliot a vendu la compagnie à Quebecair, à contrecœur.

Jacques Bouchard, le notaire de M. Pouliot, l’a aidé à mettre ses souvenirs par écrit. Selon lui, M. Pouliot se distingue par son attitude de «fonceur» et de «cowboy». «Il fallait être cowboy, pour atterrir sur des plages ou sur de la neige tapée.»

Michel Pouliot a piloté pour la dernière fois il y a un an et demi. «Il faudrait que je renouvelle mes examens médicaux, dit-il. Au ministère des Transports, ils me trouvent trop vieux, à 87 ans! Quand j’ai eu 75 ans, je me suis mis une consigne de voler avec un copilote, si jamais il m’arrive de quoi. C’est mon jugement qui m’a dit ça, pas le gouvernement.»