Les médecins de l’IUCPQ Marie-Hélène LeBlanc, Frédéric Jacques, Philippe Joubert et Simon Martel dénoncent l’entêtement irrationnel du ministère de la Santé.
Les médecins de l’IUCPQ Marie-Hélène LeBlanc, Frédéric Jacques, Philippe Joubert et Simon Martel dénoncent l’entêtement irrationnel du ministère de la Santé.

Médecins de l'IUCPQ au front contre OPTILAB 

Élisabeth Fleury
Élisabeth Fleury
Le Soleil
Une «religion». Un «dogme». Pour des médecins de l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec (IUCPQ), l’entêtement du ministère de la Santé à maintenir les laboratoires de leur hôpital sous la gouvernance d’OPTILAB n’a rien de rationnel. Dans cette lourde structure, le processus décisionnel est lent, et les délais pour recevoir les résultats des tests et analyses sont trop longs pour les besoins spécifiques de l’IUCPQ. Et ce sont les patients qui en paient le prix, dénoncent-ils.

OPTILAB, c’est ce grand projet de centralisation des laboratoires de biologie médicale québécois en 12 «grappes de services» (13 depuis que le CHU de Sainte-Justine a retrouvé l’autonomie de ses laboratoires peu de temps après l’arrivée de la CAQ au pouvoir). Ceux de l’IUCPQ ont été cédés en 2017 à la Grappe OPTILAB de la Capitale-Nationale et des Îles-de-la-Madeleine.

Pneumologue à l’IUCPQ depuis 25 ans, le Dr Simon Martel ne croyait pas au départ que cette cession allait avoir un impact sur l’équipe de spécialistes en cancérologie pulmonaire qu’il avait montée avec des collègues, et devenue leader dans la province, notamment en pathologie. 

«En 2018, on s’est rendu compte avec cette grande fusion-là qu’on envisageait de délocaliser et de défaire la structure spécialisée qu’on avait construite. Je ne pouvais pas imaginer qu’on soit une gare terminale pour des secteurs de pointe, et qu’on allait nous démembrer, nous enlever une part importante de notre expertise», raconte le Dr Martel, qui a dès lors multiplié les démarches pour sensibiliser le ministère de la Santé, puis les élus. En vain. «D’emblée, j’ai reçu [du ministère] une fin de non-recevoir. Je me suis aperçu que c’était un mur, un monstre qu’on protégeait.»

Selon le pneumologue, une des problématiques d’OPTILAB, ce sont les délais, «pas seulement pour livrer un test, mais aussi pour développer la technologie, implanter de nouveaux processus». 

«En 2017, par exemple, on a commencé des démarches pour offrir la nouvelle génération de pathologie moléculaire à l’ensemble des patients qu’on dessert pour le cancer du poumon, parce que c’est comme ça qu’on doit traiter les cancers du poumon aujourd’hui [l’analyse moléculaire permet ultimement d’offrir des traitements ciblés]. En 2017, donc, on a commencé les démarches pour acheter des appareils, pour développer et pour mettre au point la technologie qui est déjà disponible aux États-Unis […]. Or tout ce processus-là n’est même pas terminé encore à cause de toutes les barrières qui sont mises par OPTILAB. Ça fait plus d’un an, deux ans même, qu’on devrait pouvoir offrir ce service-là à la population, et on n’est même pas encore capable de l’offrir!» illustre le Dr Martel. 

Comme chef du département de médecine spécialisée et spécialiste en médecine interne, la Dre Kathleen Raby vit au quotidien les impacts des délais pour recevoir les résultats des tests et analyses sous OPTILAB. Elle cite l’exemple du test d’hémoglobine glyquée, essentiel avant d’opérer un patient pour déterminer s’il est diabétique ou pour vérifier le contrôle de son diabète. 

«Pour moi, c’est un outil essentiel pour autoriser une chirurgie en toute sécurité parce que lorsque ce paramètre-là est trop élevé, ça peut augmenter les risques d’infection ou de complication périopératoires. Quand on était autonome, quand notre gouvernance était locale, j’avais ce résultat-là dans les heures qui suivaient la prise de sang. Actuellement ça peut aller jusqu’à minimalement 24 heures, et parfois jusqu’à 36 ou 48 heures. C’est inacceptable! On sait que la chirurgie est urgente, mais je n’ai pas accès à un outil essentiel pour me permettre de l’autoriser en toute sécurité», déplore la Dre Raby.

«Le résultat du test d’hémoglobine glyquée peut changer notre technique opératoire. Si le diabète d’un patient n’est pas bien contrôlé, il y a certains gestes qu’on ne posera pas, donc c’est extrêmement important qu’on ait cette information-là rapidement», confirme le Dr Frédéric Jacques, chirurgien cardiaque à l’IUCPQ. 

Quand l’opération ne peut attendre, à défaut d’avoir rapidement ce résultat, les chirurgiens cardiaques n’ont d’autre choix que de procéder «un peu à l’aveugle». 

«Des machines et des tests loin des docteurs»

Le pneumologue François Maltais, chef depuis tout récemment du département de pneumologie de l’IUCPQ, voit dans OPTILAB une barrière importante dans l’investigation et le traitement de la forme génétique de l’emphysème, qui rend la personne plus vulnérable aux effets du tabac. 

«Il y a des tests spécifiques qui doivent être faits et qui doivent être proches des docteurs qui ont l’expertise et proche des patients. Mettre les machines à l’autre bout, loin des patients et des médecins, ça ne marche pas. […] À l’heure actuelle, si j’investigue un patient, à la recherche de cette forme génétique là, j’en ai pour plusieurs semaines, même plusieurs mois avant d’arriver au bout de mes peines. Ça commence dans un laboratoire à Québec, ça s’en va à Montréal […]. Pendant ce temps-là, le patient se détériore, on ne peut pas le soigner, il attend son résultat... 

«Pour le laboratoire central d’OPTILAB, pensez-vous que l’investigation de la forme génétique de l’emphysème, c’est haut dans leur liste de priorités? Ils n’ont pas d’intérêt pour ça parce qu’ils ne connaissent pas ça, parce que l’expertise n’est pas là, elle est ici à l’IUCPQ», expose le Dr Maltais, pour qui OPTILAB «tue l’innovation». 

«Quand j’entends le ministre de la Santé dire qu’il est pragmatique, je m’excuse, mais OPTILAB, ce n’est pas pragmatique, c’est dogmatique. Il n’y a aucune évidence que cette centralisation-là apporte des bénéfices à la population, et en plus ça ne sauve même pas une cenne noire! Avec OPTILAB, tout ce qu’on fait, c’est se priver d’une plus-value pour améliorer la qualité des soins», juge le pneumologue.

Cortisol et Staphylococcus aureus

Le Dr Frédéric Jacques a constaté l’absence de cette «plus-value» lorsqu’il a eu à opérer un patient en choc sévère qui venait de lui être envoyé par le CHU de Québec. 

«Il était en choc très sévère sur ma table d’opération, son coeur avait arrêté, et on l’opérait avec le support d’une machine coeur-poumon. L’anesthésiste a demandé un test pour mesurer son taux de cortisol [une des hormones du stress] afin de mieux circonscrire le choc et de le traiter de manière appropriée, mais on n’a pas été capable d’avoir accès à ce test-là», raconte le Dr Jacques, dont l’équipe a néanmoins réussi à sauver le patient en le supplémentant de façon «empirique». 

«Mais moi, quand le coeur de mon patient est arrêté, de me demander si on va avoir accès à tel test, s’il est disponible ou pas, si on va être obligé de faire 25 téléphones pour l’avoir, c’est un stress que je n’ai pas besoin de subir», d’autant que le fameux test de cortisol ne coûte que... 85¢, souligne le chirurgien cardiaque. 

Pour l’heure, l’analyse du test PCR pour le Staphylococcus aureus (ou staphylocoque doré), cette bactérie qu’on porte sur la peau et qui est souvent en cause dans les infections postopératoires, se fait toujours dans les laboratoires de l’IUCPQ, mais les médecins de l’établissement anticipent son transfert incessamment (il est prévu que tous les plateaux techniques aient été transférés à la livraison du Nouveau complexe hospitalier). 

En chirurgie cardiaque, par exemple, si on est capable de dépister les patients qui sont porteurs de cette bactérie, on les «décolonise» et on arrive à réduire de près de la moitié ces infections postopératoires, nous a-t-on expliqué. Sinon, on risque de se retrouver avec des patients atteints d’une médiastinite, une inflammation du médiastin (région de la cage thoracique située entre les deux poumons et contenant notamment le coeur). Les patients souffrant de cette complication peuvent rester jusqu’à quatre semaines à l’hôpital.

«Ce type de test là [le PCR pour le Staphylococcus aureus] est fait au moment où le patient est prêt à entrer en salle d’opération, donc on ne peut pas attendre après un processus qui serait fait dans un autre milieu, on en a besoin rapidement pour tous nos patients. Pour nous, la médiastinite, c’est une catastrophe au sens où non seulement c’est un risque accru de mortalité, mais ça augmente aussi les coûts d’hospitalisation de façon épouvantable […]. Un patient qui occupe un lit pendant un mois à l’IUCPQ à cause de ce type de complications là, ça coûte une beurrée et ça empêche au moins une dizaine de patients de se faire opérer», expose le Dr Frédéric Jacques.

La clientèle de l’IUCPQ étant déjà fragile, il faut donc «minimiser ce risque-là en faisant un dépistage serré des patients et en leur donnant [au besoin] un traitement antibiotique intranasal». «Il ne faut pas perdre ce test-là, parce que ce sont les patients qui vont en souffrir», insiste le Dr Jacques.

Pourquoi un centre comme l’IUCPQ, qui a des besoins spécifiques, qui fait les analyses à moindre coût, avec des délais plus courts et une meilleure performance ne pourrait pas garder cette latitude-là avec ses laboratoires? Pourquoi le ministère est tout à fait fermé à ça? demande le pathologiste Philippe Joubert

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UN EFFET «PARALYSANT»

«On a une mission suprarégionale. Évoluer dans un contexte où tout ce qui est gestion et administration n’est pas sous notre contrôle, c’est vraiment paralysant.»

Ces mots du pathologiste de l’IUCPQ Patrice Desmeules résument bien l’état d’esprit des médecins de l’établissement depuis que les laboratoires de l’Institut relèvent d’OPTILAB. 

Pour son confrère pathologiste Philippe Joubert, les objectifs d’OPTILAB au Québec étaient peut-être justifiés pour certains types de tests et d’analyses, «mais de fil en aiguille, la réforme a pris des proportions différentes, et on s’est mis à tout centraliser, à faire du mur à mur, peu importe les missions et les spécificités des hôpitaux». 

«Pourquoi un centre comme l’IUCPQ, qui a des besoins spécifiques, qui fait les analyses à moindre coût, avec des délais plus courts et une meilleure performance ne pourrait pas garder cette latitude-là avec ses laboratoires? Pourquoi le ministère est tout à fait fermé à ça? Pour nous, c’est ça qui ne fait pas de sens, cette espèce de résistance là, de dogme, alors que pour la population du Québec, de Québec, il n’y a aucun avantage à poursuivre dans le modèle OPTILAB avec l’IUCPQ», juge le Dr Joubert.

Pour le Dr Christian Couture, également médecin pathologiste, il faut donner à l’IUCPQ le rôle d’une grappe comme le CHU de Sainte-Justine, «et non le rôle d’un laboratoire de seconde zone».

«On est capable de faire de la veille technologique, d’adapter rapidement de nouveaux tests, de les rendre disponibles et de montrer à d’autres labos comment les faire. Ce n’est pas une attitude de replis ou d’isolationnisme qu’on a, c’est une attitude d’ouverture sur tout le réseau, qui correspond à des besoins réels pour des patients réels, très malades […] On est capable de faire la preuve que ça coûte beaucoup plus cher au réseau ce qui est en train d’arriver en ne donnant pas le service ou en donnant un service de qualité moindre. Le temps de réponse, c’est le nerf de la guerre en médecine spécialisée», expose le Dr Couture.

Selon un autre médecin de l’IUCPQ à qui nous avons parlé et qui a préféré de pas être identifié, il n’est pas normal que des échantillons de l’IUCPQ doivent partir pour aller au CHUL, «alors que l’inverse serait bien plus logique». 

«C’est nous qui avons les patients les plus malades, qui avons le plus haut taux de soins intensifs. On ne peut pas attendre des heures avant d’avoir des résultats, il faut que ce soit rapide. Oui, le CHUL est une grosse urgence, mais les patients sont beaucoup moins malades là», plaide ce médecin.

Imprécision du bilan COVID

Le Dr Christian Couture souligne par ailleurs que sous OPTILAB, des tas d’analyses sont envoyées dans le privé à des coûts «faramineux». «On parle du bilan COVID chaque jour, et on ne sait même pas combien il y a de tests dans le privé qui ne sont pas faits encore, donc on n’a pas une image juste de la pandémie présentement», déplore le pathologiste.

Selon lui, un «stress test» comme la pandémie, «ça met en évidence que ça ne marche pas, OPTILAB, que l’agilité dont le réseau a besoin, on ne l’a pas, et qu’on n’a pas l’information au moment où on devrait l’avoir».

Début octobre, alors que l’IUCPQ était en pleine éclosion de COVID-19, la présidente du Conseil des médecins, dentistes et pharmaciens de l’établissement, la Dre Marie-Hélène LeBlanc, avait dénoncé dans une lettre ouverte les délais «inacceptables» qu’accusaient les résultats des tests de dépistage, «faute de capacité d’analyse».