Les pilotes du Service aérien gouvernemental gagnent au plus 100 000 $ alors que le salaire des contrôleurs aériens de NAV Canada tourne autour de 165 000 $ et celui des pilotes d’avio­ns d’affaires aux États-Unis atteint 158 000 $US ou environ 200 000 $CAN.

Manque criant de pilotes au Service aérien gouvernemental

EXCLUSIF / La pénurie mondiale de pilotes d’avion affecte durement le Service aérien gouvernemental (SAG). Un rapport interne du ministère des Transports du Québec obtenu par Le Soleil révèle que «l’attraction de nouveaux pilotes devient de plus en plus complexe» et que cela «conduira inévitablement à la diminution des services au niveau des vols sanitaires programmés et des évacuations aéromédicales», voire à des décès.

La présentation intitulée «portrait de la situation», qui n’est pas datée, mais réfère à des événements récents, fait le décompte des effectifs. On y apprend qu’entre 2012 et 2017, il y a eu 12 départs de pilotes, dont 9 démissions. Sept ont été recrutés par des compagnies aériennes.

Sur une période plus longue de 10 ans, ce sont 50 % des pilotes affectés aux avions d’affaires (Challenger et Dash-8 pour les missions sanitaires et le transport du premier ministre) qui ont déserté. Et ce n’est pas fini : «au printemps 2018, sur des effectifs d’un peu plus de 20 pilotes, 8 d’entre eux ont demandé au chef pilote une lettre de recommandation en vue de quitter pour un transporteur privé». 

Du côté des avions-citernes, sept nouveaux pilotes étaient espérés cette année, mais seulement six ont pu être recrutés. 

«Conclusion : le SAG n’est plus perçu comme un employeur chez qui l’on fait carrière comme pilote», peut-on lire dans le portrait présenté au Conseil du trésor. 

Les auteurs, non identifiés, notent que la croissance anticipée de l’offre aérienne à l’aéroport de Québec pourrait aggraver encore la situation. La possibilité de s’établir dans la région de Québec, plutôt que dans les grands centres que sont Montréal et Toronto, a toujours été considérée comme un facteur de rétention au SAG. 

Perte d’expertise

Le document gouvernemental souligne qu’il faut des pilotes expérimentés pour conduire les avions gouvernementaux. De fait, les vols sont souvent programmés à la dernière minute, parfois de nuit, et les avions se rendent dans les régions éloignées où les pistes d’atterrissage sont courtes, parfois même en gravier. La perte d’une telle expertise est qualifiée de «très dommageable» et «irrécupérable». 

Une comparaison est faite entre les salaires des pilotes au SAG, qui gagnent au plus 100 000 $, ceux des contrôleurs aériens de NAV Canada, qui tournent autour de 165 000 $, et ceux des pilotes d’avio­ns d’affaires aux États-Unis, qui peuvent atteindre 158 000 $US ou environ 200 000 $CAN. Même au Québec, les échelles sont «nettement supérieures dans le privé» et les transporteurs recrutent des pilotes ayant beaucoup moins d’heures de vol au compteur. 

Ajoutez à cela que l’exercice de relativité salariale entrepris par le gouvernement du Québec devait diminuer de 23 % la rémunération des pilotes d’affaires et de 17 % celle des pilotes d’avions-citernes dès 2019. Pour y faire échec, une prime de relèvement salarial est prévue à la convention collective, mais elle vient à échéance en avril 2020. 

La section consacrée aux risques est on ne peut plus claire. «La baisse anticipée des effectifs chez les pilotes du SAG conduira inévitablement à la diminution des services au niveau des vols sanitaires programmés [Dash-8] et des évacuations aéromédicales [Challenger]». Et encore : «Les besoins du MSSS [ministère de la Santé et des Services sociaux] ne pourront plus être satisfaits tels qu’ils l’ont été jusqu’ici. L’impact sur la santé des patients est indéniable. Des décès sont envisageables.» 

Des impacts financiers sont également à prévoir. En cas de bris de service au SAG, il est prévu que le ministère des Transports fasse appel au secteur privé, mais il en coûte 40 000 $ par jour pour un appareil et son équipage. La formation de nouveaux pilotes est également extrêmement coûteuse : au moins 40 000 $ avant le premier vol. 

Trois solutions sont proposées, soit corriger les irritants de la convention collective, «combler l’écart existant entre la rémunération offerte aux pilotes du SAG et celle offerte dans d’autres organisations comparables pour éviter un départ massif des pilotes vers le secteur privé d’ici juin 2018» et élaborer une stratégie d’attraction et de rétention avant 2020. 

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«C'EST ENCORE PIRE QUE CE QU'ON PENSAIT»

«Catastrophique.» C’est le mot qui vient spontanément dans la bouche du président du Syndicat de la fonction publique du Québec (SFPQ) quand il est question du manque de pilotes au Service aérien gouvernemental (SAG).

Christian Daigle a lu le rapport interne obtenu par Le Soleil et n’a pas caché sa surprise devant un portrait aussi sombre. «C’est encore pire que ce qu’on pensait. […] Souvent, on est taxés d’être corporatistes, de vouloir prêcher pour notre paroisse, mais là c’est le ministère [des Transports] qui parle, qui n’est pas capable de satisfaire à la demande, qui va faire face à une pénurie dès juin 2018», a-t-il fait remarquer en entrevue téléphonique.

Au-delà des conditions de travail de ses membres, le leader syndical s’en fait pour les malades des régions éloignées qui doivent obligatoirement être transportés par avion, mais aussi pour les entreprises et les travailleurs forestiers qui comptent sur les avions-citernes pour contrôler les incendies de forêt. Il n’en revient pas non plus que le recours au privé, en cas de rupture de service au SAG, puisse coûter 40 000 $ par jour.

Un comité de travail sur la rémunération des pilotes a été mis en place par le gouvernement du Québec après le renouvellement de la convention collective. Mais le syndicat n’a pas été interpellé sur la base du rapport. «Je n’en reviens pas qu’il n’y ait pas une sonnette d’alarme qui ait retenti au Conseil du trésor. Je ne comprends pas qu’on dorme sur un document comme ça», a déploré M. Daigle jeudi.

L’attachée de presse du ministre Pierre Arcand, aux commandes du Conseil du trésor, a répliqué que le gouvernement est conscient de l’urgence d’agir et que le comité de travail va être mobilisé rapidement. «C’est vraiment un défi de recrutement», a indiqué Cynthia St-Hilaire. «La solution, ce n’est pas juste un élément, la rémunération. Il faut vraiment évaluer ça va être quoi le meilleur geste.» Aucun échéancier n’est avancé.

Au ministère des Transports, la porte-parole Mila Roy indique que l’organisation est en «gestion préventive» et est en processus de recrutement continu. «Il est important de rappeler que le SAG a toujours été en mesure, à chacune des opérations, de réaliser le transport des patients. Ainsi, la sécurité et le maintien des services sont et demeurent les principales priorités du Service aérien gouvernemental», a-t-elle écrit au Soleil.

«Au besoin, le SAG pourrait recourir au nolisement d’appareils privés pour effectuer les vols sanitaires programmés», a-t-elle ajouté.