Les propriétaires de restaurants de l’Avenue Cartier ont d’ailleurs été avisés, sur recommandation policière, de vider leurs terrasses lors du passage des manifestants.

Manifs anti-G7: des commerçants de l'Avenue Cartier inquiets

L’Avenue Cartier était bondée et festive samedi à l’occasion de son 23e Grand Marché, qui inaugure chaque année la saison estivale du Quartier des arts. Sur place, Le Soleil en a profité pour faire le point avec quelques commerçants, à cinq jours d’une ambiance qui promet d’être bien différente jeudi prochain, jour de manifestation anti-G7.

Entre un soleil cuisant et l’accueil d’une marée de citoyens venus dénicher des trouvailles dans ce grand bazar annuel, le président de la Société de développement commercial (SDC) de Montcalm, Jean-Pierre Bédard, s’est dit très fier de pouvoir tenir ce genre de rassemblements en plein cœur de Québec.

Il espère toutefois que, jeudi, l’ambiance de la manifestation sera autant communautaire et joviale. «C’est sûr qu’on a quand même certaines présomptions par rapport aux perturbations que ça pourrait causer. Les chiffres d’affaires, le week-end prochain, ils vont être en chute, ça c’est sûr», explique-t-il.

Les propriétaires de restaurants de l’avenue Cartier ont d’ailleurs été avisés, sur recommandation policière, de vider leurs terrasses lors du passage des manifestants. «L’idée, c’est simplement de ne pas laisser place à des objets qui pourraient inutilement servir de projectile. On met toutes les chances de notre bord.»

M. Bédard affirme avoir préparé ses membres à toute possibilité de débordements, en leur fournissant le plus d’informations possible. «On a fait des recommandations, on a eu des rencontres, on augmente la sécurité dans les commerces pour les allées et venues, et surtout, on s’assure d’avoir une vigilance plus importante.»

Selon lui, la grogne des commerçants à l’égard du G7 s’est peu à peu transformée en dépit. «On doit subir ces pertes et ces risques-là après tout, lance-t-il. On n’a pas de pouvoir là-dedans, on espère juste que les dommages seront minimaux.»

Sur recommandation de ses membres, la SDC a fait appel à un service de sécurité privée pour superviser les débordements potentiels au courant de la nuit de jeudi, vendredi et samedi. Des agents circuleront sur l'avenue commerciale en permanence.  

Inquiétudes multiples 

Véritable vétérane du Grand Marché, la copropriétaire de l’épicerie fine Morena, Ariana Morales, affirme être passée par toute une «montagne russe d’émotions» depuis environ trois semaines, à l’approche du G7 et des manifestations autour. «On a eu beaucoup d’informations qui nous ont rassuré mais aussi insécurisé, admet-elle. Je pense que pour plusieurs d’entre nous, ça a frappé quand on s’est rendus compte de l’ampleur de la chose. On va devoir se serrer les coudes.»

Cette semaine, une policière du SPVQ s’est déplacée pour expliquer aux commerçants comment ils devront se comporter, en situations de risque. «On a pris le temps qu’il fallait, vraiment, pour répondre à toutes nos questions», se réjouit celle qui est également présidente du conseil d’administration de la SDC. 

Sa principale inquiétude concerne, comme plusieurs autres, son mobilier et sa sécurité. «On veut se protéger, oui, mais ce qui nous tracasse, c’est qu’on brise nos affaires et qu’on perde de l’argent. Heureusement, on est backés. On a un bon soutien au niveau des indemnités avec nos assurances.»

À partir du moment où un gouvernement décide de tenir un G7 dans un milieu où peu d’endroits sont disponibles pour s’exprimer, «il est évident que les impacts qui débouleront dans la cour d’à côté», ajoute-t-elle. «C’est aberrant je pense. On pensait être les derniers concernés, mais là, on se retrouve au cœur de l’action. On va laisser passer la journée d’aujourd’hui et se pencher là-dessus dès demain, on n’a pas le choix.»

«Zéro business»

Pour Jean Morin, le propriétaire et fondateur d’Urbain Cartier, à l’angle du boulevard René-Lévesque, l’activité autour du G7 représente surtout «une fin de semaine pourrie et totalement perdue, zéro businesset à biffer dans le calendrier».

«C’est un mal nécessaire des événements comme ça, donc ça ne me frustre pas pour autant, explique-t-il. Mais oui, je sens que mes collègues le sont, et c’est sûr que tout le monde est insécure. Potentiellement, les dommages collatéraux, ce n’est pas juste des chiffres ou des bris, c’est toute la communauté qui paie.»

À ses yeux, il demeure assez difficile de se préparer, en tant que commerçant, à la force de tels rassemblements populaires. «On est un peu dans le néant, j’ai l’impression. En 2001 [au Sommet des Amériques], on avait été plus préparés. On ignore un peu ce qui va se passer cette fois-ci. Il y en a qui parlent de barricader, d’autres de ne rien changer. C’est au cas par cas.»

Le paradoxe entre protection et laisser-aller est clair, selon lui : «Si je barricade, j’irrite les manifestants, mais si je laisse ouvert, je laisse la possibilité aux casseurs d’entrer. Je pense qu’en tant que commerçant, tu perds pas mal de tous les côtés.» Lors du Sommet des Amériques, M. Morin n’avait fait que 100$ en revenus quotidiens. 

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Et relativiser, pourquoi pas?

Kim Colonna est pour sa part copropriétaire, avec sa femme, du restaurant Petits Creux & Grands Crus. Questionné par Le Soleil au sujet des manifestations, le Corse d’origine a dit vouloir relativiser et vivre sa journée comme si rien n’avait changé, «pour ne pas en rajouter».

«On entend souvent parler du pire qui pourrait arriver, et c’est ce que les gens retiennent au final, note-t-il. Moi j’ai envie de faire l’inverse. C’est une journée comme une autre quand on y pense. Des manifestations, il y en a chaque année. Oui, c’est plus gros, mais ça ne veut pas dire pour autant qu’on aura des débordements.»

Il admet toutefois «avoir senti et compris l’inquiétude» de plusieurs commerçants autour de lui. «C’est normal d’avoir un stress, puisqu’effectivement, on s’en va en plein dans l’inconnu, lance-t-il. Mais il faut surtout rassurer les gens, rester sereins, optimistes, c’est ça le message à passer je pense.» 

La clientèle de l’Avenue Cartier en est une «très locale et de proximité» selon lui, ce qui pourrait jouer en la faveur des propriétaires. «Probablement que les revenus vont baisser, c’est inévitable, mais est-ce qu’on parlera d’une forte baisse, ça j’en suis moins sûr. Les gens ici, ils se connaissent, ils ont une routine. On verra bien.»

La fibre entrepreneuriale dans le secteur n’est en rien l’ennemi des manifestants, ajoute-t-il en fin d’entretien. «On est des petits commerçants avec des défis personnels, pas des grandes filiales internationales, donc je ne vois pas pourquoi il y aurait une tension.»