Malgré leur handicap les empêchant pour la plupart de s'exprimer, les enfants réussissent à se faire comprendre par Louise Brissette. C'est qu'elle connaît sa marmaille - notamment Sarah, Julien, Jean-Simon, Gabrielle et Colombe - comme si elle avait tricoté chacun d'entre eux.

Louise Brissette, la «mère Teresa» de Bellechasse

Jean-Benoît aura été le premier, en 1978, un enfant atteint de spina-bifida, paralysé jusqu'au thorax. La seconde, Marie, arrivée à l'âge de deux mois, frappée par la même maladie. Les années suivantes ont vu débarquer Cathie, Clarisse et Pascal. Sont ensuite venus Louis-Étienne, Jean-Simon et Laurie. Et ainsi de suite jusqu'au 28e et plus récent membre de la famille, Antoine, 12 ans, victime du syndrome d'Apert. Vingt-huit enfants, handicapés physiques et intellectuels à des degrés divers, qui ont vu une femme au grand coeur changer leur vie.
<p>La plus récente acquisition des Enfants d'amour: une chambre hyperbare où les enfants lourdement handicapés passent plusieurs heures afin d'améliorer leurs capacités cognitives.</p>
Sur un vaste domaine situé dans un rang de Bellechasse, entre Saint-Anselme et Saint-Gervais, Louise Brissette a bâti une oasis de quiétude et d'entraide pour sa famille élargie. Pour cette femme de 68 ans, animée d'une foi et d'un don de soi à toute épreuve, rien ne saurait remplacer le bonheur de voir tous ses enfants adoptifs s'épanouir dans ce petit paradis.
Malgré leur handicap les empêchant pour la plupart de s'exprimer, ces enfants réussissent à se faire comprendre par cette physiothérapeute et ostéopathe de formation. Elle connaît sa marmaille comme si elle avait tricoté chacun d'entre eux. 
«Cathie, tu veux rentrer pour écouter ta musique?» demande-t-elle à sa fille de 32 ans, aveugle et atteinte de paralysie cérébrale, qui émet des sons indéchiffrables pour un étranger. Mais pas pour Louise Brissette.
«Je me souviens, j'étais allée voir le médecin avec elle lorsqu'elle était petite. Je lui avais dit qu'elle était aveugle. Pas grave, qu'il m'avait répondu, c'est un légume... Mais ce n'est pas vrai. Cathie comprend un paquet de choses.»
Louise Brissette raconte cette anecdote, assise à l'extérieur, près d'une table, très longue évidemment... À sa gauche, Florence et Tania, toutes deux âgées de 28 ans, prennent l'air en ce doux après-midi ensoleillé, perdues dans leur monde imaginaire. Sur le gazon, deux vélos, un module de jeux. Près des balançoires qui balancent au vent, François, atteint de spina-bifida, est occupé à son passe-temps préféré : arracher l'herbe entre les dalles. Le temps suspend son vol...
Pas seule à bord
Louise Brissette respire le bonheur, entourée de ses gamins qui, sans elle, seraient sans doute condamnés à se bercer dans une institution spécialisée, loin de la nature et de contacts humains enrichissants. «La belle vie!» lancera-t-elle plus d'une fois, avec un sourire grand comme ça, pendant les quelques heures passées en sa compagnie.
Louise Brissette n'est évidemment pas seule à bord du navire pour prendre soin de sa tribu. Des bénévoles, quatre ou cinq selon les besoins, viennent lui prêter main-forte. La préparation des repas est son rayon, avec l'aide d'un de ses enfants. Mais à partir de 20h, elle est seule pour assurer la garde. Au lit à minuit, elle est debout dès 5h pour une autre journée bien remplie. «J'ai la chance de dormir vite et intensément...»
À la recherche d'un campe, il y a 25 ans, Louise Brissette était loin de se douter que son oeuvre, baptisée Les enfants d'amour, allait prendre une telle expansion. À l'ex-maison d'un médecin, agrandie une fois et une autre, sont venus se greffer, au fil des ans et des dons privés, une maison baptisée «La petite école», un gymnase, un atelier pédagogique et de petits logements où ses enfants les plus débrouillards font l'apprentissage de l'autonomie.
L'endroit est vaste, rempli d'arbres et de verdure. Au loin, des champs majestueux et le clocher du village de Saint-Gervais. De petits sentiers ombragés donnent accès aux divers immeubles et sites d'amusement. Ici, une glissade qui fait le bonheur des enfants en hiver, surtout lorsque vient le moment de défoncer l'année, le 31 décembre. Là, un petit pont couvert et une terrasse qui se transforme en patinoire.
L'argent, puisque c'est le nerf de la guerre, ne provient pas de l'État-providence. Quelques mécènes ont contribué à l'essor des Enfants d'amour. Louise Brissette a eu un jour l'idée d'un G8 réunissant plusieurs hommes d'affaires de la région. Impressionnés par ce qu'ils avaient vu, ils ont ouvert leur carnet de chèques sans se faire prier.
Il y a aussi les donateurs anonymes, tombés du ciel. Régulièrement, tous les trois ou quatre mois, 1000 $ est déposé dans sa boîte aux lettres. Ce philanthrope est toujours resté dans l'ombre, elle ne sait rien de lui...
De l'argent, il en a fallu aussi beaucoup pour installer une chambre hyperbare, au sous-sol de la résidence. Un monstre d'acier d'une dizaine de tonnes, récupéré de l'armée canadienne par un bon Samaritain. Plusieurs des enfants parmi les lourdement handicapés y passent plusieurs heures afin d'améliorer leurs capacités cognitives. Dans ce local peint aux couleurs de l'océan, avec poissons, scaphandriers et coffre aux trésors, l'ambiance rappelle l'univers de Jules Verne. C'est avec un sens de la dérision certain que les enfants ont baptisé l'appareil le «fou marin»...
Le désert du Sahara
À un âge où la plupart des gens profitent de leur retraite, la «mère Teresa» de Bellechasse ne donne pas l'impression de vouloir se la couler douce. Bien entendu, elle n'est pas sans penser à la suite des choses, à ce qui arrivera à sa marmaille lorsqu'elle ne sera plus là. La réponse se cache dans la foi. «Mes enfants sont heureux. Ils n'ont pas besoin de beaucoup. Le Bon Dieu veillera bien à mettre d'autres personnes sur leur route.»
Mais il reste trop à faire. Elle voit grand pour son petit monde. Grande bourlingueuse, elle lui a déjà fait découvrir Rome, la Suisse, la France, l'Ouest canadien, Washington. Son rêve ultime: le désert du Sahara.
«C'est grandiose et simple à la fois», se souvient-elle d'un premier séjour là-bas, avec une amie. «Qu'on soit croyant ou pas, la divinité et l'humanité s'y rejoignent. Dans le désert, tu apprends à te découvrir. J'ai rencontré mon Petit Prince dans le désert.»
Pas étonnant de retrouver une statue du blond gamin de Saint-Exupéry, entouré de fleurs, au fond du domaine. «On ne voit bien qu'avec le coeur. L'essentiel est invisible pour les yeux.» Une phrase qui colle parfaitement à la vie et à l'oeuvre de Louise Brissette.
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Une croyante... délinquante
Menuisier et homme à tout faire auprès du clan Brissette depuis 25 ans, Joseph Cyr est aux premières loges pour juger du travail colossal accompli par cette femme «décidée et passionnée, au fort caractère».
Occupé à fendre des bûches pour la saison froide, près d'un hangar, l'homme de 73 ans prend quelques minutes pour répondre aux questions du journaliste, parti en solitaire faire le tour du propriétaire. Près de là, Jean-Simon et Julien, deux jeunes trisomiques, font du vélo sur une petite piste cyclable en terre que la propriétaire espère voir un jour recouverte d'asphalte. «C'est assez prodigieux. Ça prend quelqu'un qui a une vocation spéciale, le caractère approprié et un bon équilibre émotif. Avec elle, ça passe ou ça casse. C'est surtout une grande croyante. Pour elle, tout ça, ce n'est pas son oeuvre, mais l'oeuvre de Dieu. Elle est la première surprise de tout ce qui se fait ici.»
Un accomplissement d'autant plus admirable, poursuit M. Cyr, que réalisé sans aucune aide gouvernementale. Ce qui est beaucoup mieux ainsi, à son avis. «Dis-toi que tu verrais débarquer assez vite des fonctionnaires pour dire que la maison ne répond pas aux normes, qu'il n'y a pas ci, qu'il n'y a pas ça. Dans ce sens-là, c'est une délinquante...» lance-t-il, pince-sans-rire. 
De Saint-Anselme à Haïti
Comme si son débordant désir d'aider les enfants frappés par la malchance ne connaissait pas de frontières, Louise Brissette s'occupe depuis l'automne dernier d'une résidence pour jeunes handicapés à Saint-Michel-du-Sud, petite communauté haïtienne située à deux heures de route de Port-au-Prince.
La petite béquille, le nom donné à cette mission, accueille pour le moment cinq petits Haïtiens lourdement handicapés, souvent orphelins. Mais pour Louise Brissette, l'objectif est évidemment d'en accueillir le plus grand nombre possible.
Les images du terrible séisme de janvier 2010 ont contribué à semer la graine du projet. «Après le tremblement de terre, un paquet d'enfants sont restés handicapés. À l'époque, j'avais aussi accueilli une femme qui avait perdu ses deux enfants. Je me suis alors dit : les besoins sont immenses, alors pourquoi ne pas faire la même chose là-bas?»
Voir grandir son «bébé»
Tous les trois mois, grâce à la générosité d'une compagnie aérienne, la sexagénaire se rend dans cette île des Antilles pour voir grandir son «bébé». 
Quelques-uns de ses enfants de Saint-Anselme, parmi ceux affichant les handicaps les moins sévères, font également le voyage pour participer, à leur façon, à la bonne marche de l'établissement.
C'est le cas de Gabrielle et de Sarah, deux trisomiques de 20 et 13 ans, qui s'envoleront bientôt pour un séjour de cinq semaines. 
«C'est un beau projet pour toute la famille. Ces voyages permettent à mes enfants de prendre de la maturité, de s'ouvrir sur le monde. Il y en a même qui ont appris le créole...»