L’industrie laitière américaine victime du Canada?

L’AFFIRMATION: «Le Canada impose des tarifs douaniers de 270 % sur les produits laitiers! Ils ne le crient pas sur les toits, n’est-ce pas? C’est injuste pour nos fermiers!» a tweeté le président américain Donald Trump, vendredi, en marge du sommet du G7 à La Malbaie. Le lendemain, il ajoutait que «nos tarifs douaniers [sur l’acier et l’aluminium, imposés le 31 mai dernier par Washington] sont une réponse à ces 270 % sur les produits laitiers!»

LES FAITS

«Le chiffre est vrai», dit d’emblée Maurice Doyon, professeur d’économie agroalimentaire à l’Université Laval. Mais il est incomplet et dépeint un portait très déformé de la réalité.

D’abord, dit M. Doyon, il faut savoir que les règles de l’Organisation mondiale du commerce ouvrent 5 % du marché canadien à la concurrence étrangère, pour les produits laitiers comme pour tous les autres. Cela implique que l’équivalent de 5 % du marché laitier canadien est importé sans avoir à payer de tarifs douaniers. «À cela, viennent s’ajouter plusieurs autres ententes avec divers pays, comme celle qui permet aux Européens d’exporter plusieurs milliers de tonnes de fromages au Canada, ou comme le Partenariat transpacifique [PTP, signé en 2016 par une douzaine de pays des Amériques et d’Asie] qui va ouvrir un 3 % supplémentaire. Cela aurait surtout profité aux États-Unis [à cause de leur proximité géographique], mais Donald Trump a décidé de les retirer du PTP», indique M. Doyon.

Donald Trump s’est vigoureusement attaqué aux tarifs douaniers canadiens sur les produits laitiers pour justifier la surtaxe visant l’acier et l’aluminium en provenance du Canada.

Mais plus important, poursuit-il, les tarifs sur les produits laitiers n’ont pas été imposés unilatéralement, ils sont explicites dans l’Accord de libre-échange nord-américain, que les États-Unis ont signé en 1994. Le Canada, qui voulait protéger son système de gestion de l’offre dans les secteurs du lait, des œufs et de la volaille, les a fait inclure dans l’ALENA, «mais c’est du donnant-donnant, précise M. Doyon, au sens où en contrepartie, les États-Unis ont exigé des tarifs sur le sucre, sur le coton et plusieurs autres choses.»

En outre, ces tarifs sont réciproques, ce qui implique que si le Canada importe peu de produits laitiers, il n’en exporte guère plus, produisant essentiellement pour son marché intérieur. D’après des chiffres du fédéral, les ventes de lait à la ferme totalisent environ 6 milliards $ par année, somme à laquelle il faut ajouter 15 milliards $ de «produits laitiers manufacturés» (fromage, yogourt, etc.), mais les exportations canadiennes n’atteignent même pas 250 millions $ pour l’ensemble de la planète.

Leur principale destination est, naturellement, les États-Unis, mais en ce domaine les échanges sont clairement en faveur de l’Oncle Sam, qui enregistre un excédent commercial avec le Canada année après année dans le secteur laitier. Toujours d’après des données fédérales, en comptant toutes les formes différentes que le lait peut prendre (fromage, yogourt, en poudre, protéines, etc.), le Canada a exporté entre 100 et 150 millions $ de produits laitiers par année vers les États-Unis entre 2012 et 2017, alors qu’un bon trois fois plus de produits laitiers américains ont fait le chemin inverse (entre 375 et 560 millions $ par année).

LE VERDICT

Manque cruellement de contexte. Il est tout à fait exact que le Canada impose des droits de 270 % sur les produits laitiers provenant des États-Unis, mais laisser entendre que ces tarifs sont asymétriques et que les échanges se font au détriment de l’industrie laitière américaine est une grossière déformation des faits.