Une 154e vigile pour demander la libération de Raif Badawi se tenait vendredi midi devant l’hôtel de ville de Sherbrooke.

Libération de Badawi : un flou persiste

On le dit de tous les côtés : difficile de savoir ce qui se passe vraiment avec le dossier de Raif Badawi. À Sherbrooke, Ensaf Haidar est bien loin de son mari, à qui elle parle sporadiquement au téléphone. Amnistie internationale et le gouvernement canadien suivent aussi le dossier à distance. Mais même pour ceux qui peuvent se rendre sur place, le flou persiste.

« Nous avons essayé de voir Raif Badawi, on a demandé à nos interlocuteurs de se rendre sur place dans la prison où il est détenu pour le voir et discuter avec lui. C’était malheureusement impossible, nous avons fait tous les efforts possibles, et c’était exclu sans aucun commentaire. »

Le vice-président de la sous-commission des droits de l’homme du Parlement européen, Cristian Dan Preda, fait partie du groupe de quatre personnes qui se sont rendues en Arabie saoudite à la fin du mois d’octobre pour demander la libération de Raif Badawi et discuter avec les autorités d’autres questions liées aux droits de l’homme.

Si un nouveau vent d’espoir s’est levé dans les derniers jours, alors qu’on apprenait que M. Badawi pourrait se trouver sur une liste de pardon royal, M. Preda souligne que les informations qui ont été transmises par le gouvernement saoudien sont contradictoires. « Nous avons eu différentes réponses, y compris la suggestion qu’un jour il puisse être libéré, mais sans que ce soit un engagement, une annonce. De l’autre côté, des voix nous disaient que ça allait être difficile parce qu’il n’a pas fait de demande de pardon. Mais est-ce qu’on évoquait cet empêchement procédural pour dire qu’il ne peut pas être libéré, ou c’était une invitation à faire la demande? » soulève-t-il.

M. Preda dit s’être fait confirmer que M. Badawi était en bonne santé, mais ne pas avoir reçu d’information claire comme quoi il figurait sur une liste de pardon royal. « Si c’est vrai on est très contents, mais [cette information] ne sort pas de nous », a-t-il dit. Il a ajouté ne pas avoir pris contact avec Ensaf Haidar, la conjointe de Raif Badawi, à la suite de la visite.

L’Europe unie

Même s’il est déchiré par la pénible situation qu’endure la famille Badawi, M. Preda a souligné qu’il garde toujours espoir, qu’il est essentiel d’insister et de continuer à parler, et que le sous-comité a réussi à obtenir des libérations à la suite de nombreuses pressions.

« Pour les Saoudiens, les voix européennes comptent, surtout que dans le cas de Badawi nous sommes unis, tout le monde est d’accord. On exerce de la pression constamment. Cette visite était notre première en Arabie saoudite, et on a pu expliquer quelle était notre vision des droits de l’homme, pourquoi quelqu’un qui demande la liberté ne doit pas être mis en prison. Ç’a l’air basique, mais c’est comme ça, ce n’est pas facile de dialoguer avec les Saoudiens. »

Bibeau ne lâche pas le morceau

De son côté, la ministre canadienne du Développement international Marie-Claude Bibeau a commenté les récents développements dans l’affaire Badawi avec la même prudence.

« J’ai régulièrement l’occasion de rencontrer l’ambassadeur de l’Arabie saoudite avec les représentants de différents ministres, je vais d’ailleurs le voir cette semaine. Chaque fois, on plaide pour Raif. (...) C’est bien dur de spéculer sur ce qui va se passer, parce qu’on raconte toujours la même chose, et on nous répond toujours la même chose : c’est un Saoudien, jugé selon les lois saoudiennes en Arabie saoudite. Mais on ne lâche pas, on continue à démontrer que le respect des droits des personnes est important pour nous », ajoute-t-elle.

Des vagues d’espoir en montagnes russes

Ensaf Haidar est fatiguée. Ce ne sont pas ses enfants ni ses tâches de tous les jours qui la fatiguent. Que non. C’est l’espoir. L’espoir qui naît, l’espoir qui s’éteint, tout ça en vagues successives depuis plusieurs années.

« Ça fait plusieurs Noël que j’espère que le retour de Raif sera notre cadeau. Que ce sera fini. Ça fait plusieurs fois qu’on reçoit des bonnes nouvelles, qu’on espère que cette fois sera la bonne. C’est fatigant de vivre de l’espoir, surtout quand l’espoir s’éteint ensuite. Je suis tannée de l’espoir. Je voudrais tellement que 2018 soit l’année des retrouvailles », soutient la mère de famille qui s’est établie à Sherbrooke avec ses enfants en 2011.

La jeune mère de famille essaie de protéger ses enfants de ces montagnes russes qui constituent l’espoir et sa disparition subséquente. Mais ce n’est pas facile parce qu’ils ont évidemment accès à la télévision et à l’internet où les nouvelles concernant leur père circulent régulièrement.

« Hier (jeudi), j’étais à Ottawa et quand je suis revenue, ils m’ont dit : "Hey, maman! Aux nouvelles, ils ont dit que papa serait libéré!" Je leur ai expliqué que c’était plus compliqué que ça », soutient la maman en hochant la tête doucement.

Rappelons qu’Ensaf Haidar a appris il y a une quinzaine de jours que Raif Badawi serait en bonne santé et qu’il pourrait se voir accorder un pardon royal. C’est une délégation du Parlement européen qui s’était rendue au pays qui lui a appris la nouvelle.

Depuis, plus rien. Mais le téléphone pourrait sonner d’un jour à l’autre.

Alors encore une fois, c’est l’attente, c’est l’espoir. Et la peur d’être cruellement déçue une nouvelle fois.

Amnistie internationale travaille évidemment d’arrache-pied pour obtenir des validations et des confirmations que le nom de Raif Badawi se trouverait bel et bien sur la liste des candidats au pardon royal.

« C’est difficile d’avoir de l’information fiable en provenance de l’Arabie saoudite. Donc on attend », explique la porte-parole régionale Mireille Elchacar, qui s’est rendue vendredi à la 154e vigile à se tenir devant l’hôtel de ville de Sherbrooke.  - Marie-Christine Bouchard

Ensaf Haidar se bat depuis plusieurs années pour la libération de son époux Raif Badawi, emprisonné pour ses opinions en Arabie saoudite. Elle se dit fatiguée de vivre des vagues successives d’espoir, qui se sont trop souvent avérés non fondées.