En novembre 2015, le ministre de la Sécurité publique par intérim, Pierre Moreau, a mandaté le Bureau de coroner pour faire la lumière sur la vague de suicides à Uashat, la pire à sévir en 20 ans.

L'existence des réserves remise en cause

Ottawa devra mettre fin au «régime d'apartheid» dans lequel vivent les Autochtones depuis 150 ans s'ils veulent espérer d'un avenir meilleur, tranche le coroner Me Bernard Lefrançois qui s'est penché sur la vague de cinq suicides qui a secoué la communauté de Uashat mak Mani-Utenam sur la Côte-Nord.
Le coroner Me Bernard Lefrançois a livré samedi à Uashat les conclusions de son rapport d'enquête sur la vague de suicides, qui a sévit dans la communauté de quelques 3000 âmes, à Sept-Îles.
En neuf mois, ils sont cinq, pour la plupart de jeunes adultes, à avoir mis fin à leurs jours en 2015. Une crise que la bande de quelque 3000 âmes a gérée du mieux qu'elle a pu. La mort de Nadeige Guanish, âgée de 18 ans seulement, a été celle de trop, celle qui a forcé Québec a déclencher une enquête publique du coroner sur la question du suicide.
«Je pouvais faire de belles recommandations, mais elles seraient restées des voeux pieux», a expliqué le coroner Lefrançois, qui a mené pendant deux semaines à Sept-Îles en juin, sa première enquête publique. «Pour moi, c'était de trouver des choses qui pouvaient s'appliquer, se faire et qui ne coûtaient pas non plus une fortune».
L'avocat a soumis une liste de 41 recommandations spécifiques à Uashat mak Mani-Utenam, mais aussi à la nation naskapie de Kawawachikamach, près de Schefferville, d'où provenait Alicia Grace Sandy, 21 ans, qui s'est enlevé la vie à Uashat. Mais, Me Lefrançois va plus loin, invitant jusque les gouvernements à revoir la Loi sur les Indiens.
Dans ses conclusions, le coroner n'hésite pas même à comparer le «régime des réserves», instauré à l'époque par le gouvernement fédéral au «régime d'apartheid». Une comparaison qu'il ne juge pas démesurée «parce que c'est la réalité», dit-il. «C'est un régime d'apartheid quand on vous met à part, quand vous n'êtes pas comme les autres.»
«En 2017, on devra se poser la question à savoir si [les réserves], ç'a encore sa place», poursuit le coroner. «Ce qu'on constate maintenant, c'est qu'il n'y a rien qui mène quelque part là-dedans et que les personnes qui vivent dans ces endroits-là, bien ils ont des problèmes [...] J'invite tout le monde à faire ses devoirs».
«On nous a donné un bazooka»
Me Jean-François Bertrand, qui représentait quatre des cinq familles endeuillées, ne pouvait être que satisfait du rapport du coroner Lefrançois, qui a retenu 41 de ses 44 recommandations. Lui, qui cherchait disait-il dans nos pages, un outil assez fort pour aller cogner à la porte des gouvernements, explique qu'il l'a désormais entre les mains.
«On aurait pu avoir un slingshot, mais on nous a donné un bazooka alors on va s'en servir à bon escient», a affirmé l'avocat, qui entend poursuivre son mandat. «On va faire du millage avec ça. À partir d'aujourd'hui, je m'en vais directement m'adresser au premier ministre Trudeau (...) Il n'est pas question que ce rapport-là se retrouve sur une tablette».
Québec sera aussi interpellé promettent Me Bertrand et le chef du conseil Innu Takuaikan Uashat mak Mani-Utenam, Mike McKenzie, qui a lui aussi salué le rapport du coroner. «Je veux une table de concertation permanente avec le provincial, le fédéral et le conseil», a-t-il affirmé. «Je vais pousser toutes les recommandations qu'on a eues».
Au chapitre des solutions proposées, Me Bernard Lefrançois suggère entre autres qu'Ottawa fournisse les fonds nécessaires à la création d'un centre de prévention du suicide dédié aux Autochtones, avec un service 24 heures sur 24 et une ligne téléphonique en langue innue avec possibilité de «textos».
Il a été démontré pendant l'enquête, que le Centre de prévention du suicide de la Côte-Nord par exemple, est un outil peu utilisé par les Autochtones. Une ressource spécialisée en matière «de crise suicidaire» pourrait aussi être mise en place, avec du personnel «spécialisé» et «formé» pour intervenir dans ce genre de situation.
Plusieurs recommandations visent également une meilleure coordination entre les différents corridors de services, tant au sein de la communauté que ceux de Sept-Îles. Le coroner Lefrançois a identifié «qu'il devient parfois difficile de comprendre qui fait quoi et comment» et que des individus donc «sont oubliés» à défaut aussi, de ressources.
Le fléau de la drogue
L'enquête a notamment mis en évidence les problèmes fréquents d'abus de drogues et d'alcool dans la communauté. «Les produits intoxicants ont d'ailleurs joué un rôle de premier ordre dans les décès des cinq personnes concernées», a soutenu le coroner, qui a conclu que leur mort «était évitable».
Plus largement, des 44 personnes qui se sont suicidées à Uashat depuis 1994, 40 souffraient de dépendance. Bernard Lefrançois enjoint le conseil de bande à se doter d'une politique sur la consommation sur son territoire, ce à quoi entend «d'ici les prochaines semaines» se pencher le chef, Mike McKenzie.
La création d'une escouade mixte entre la GRC, la Sûreté du Québec et le service de police autochtone est aussi encouragée pour lutter contre le commerce des stupéfiants. Il est aussi conseillé que les policiers soient mieux outillés pour intervenir en cas de crise suicidaire et qu'ils portent une attention particulière à la jeunesse.
En novembre 2015, le ministre de la Sécurité publique par intérim, Pierre Moreau, a mandaté le Bureau de coroner pour faire la lumière sur la vague de suicides à Uashat, la pire à sévir en 20 ans. Les décès de Charles Junior Grégoire-Vollant, 24 ans, de Marie-Marthe Grégoire, 46 ans et de Céline Rock Vollant, 30 ans, ont aussi été scrutés.
La grand-mère de Nadeige Guanish, Claire Jourdain, lance à sa communauté le message qu'il ne faut jamais lâcher.
«Il ne faut surtout, jamais lâcher»
«Les cinq qu'on a perdus, ils vont nous donner une force incroyable pour nous aider à continuer.» La grand-mère de Nadeige Guanish a longuement écouté les conclusions du coroner Lefrançois, samedi à Sept-Îles. «Ce rapport-là, il est magnifique. Mon seul rêve, c'est qu'il ne reste pas sur une étagère», dit-elle.
Elle comme plusieurs membres des familles endeuillées et de la communauté s'étaient déplacés au musée Shaputuan. L'émotion était d'ailleurs toujours palpable, plus de six mois après les travaux d'enquête, au cours desquels les proches ont livré de douloureux témoignages. «On ne se remet pas d'un suicide comme ça», assure Claire Jourdain.
Pour l'aînée, il est grand temps d'agir pour enrayer les nombreux problèmes sociaux qui malmènent sa communauté. «Il faut faire quelque chose, mais il faut surtout, ne jamais lâcher», dit-elle avec conviction. Parce que c'est en s'unissant que les siens traverseront la tempête, estime Mme Jourdain.
«Si nous le croyons tous, nous allons pouvoir foncer. Il ne faut pas avoir peur, ne pas avoir peur de parler à nos enfants du suicide. Ce n'est pas tabou, ce n'est pas une honte, une tare. C'est important, notre jeunesse dépend de ça», poursuit-elle. «La vie est belle et elle vaut la peine d'être vécue».
L'histoire d'Annie Vollant, la tante de Charles Junior Grégoire-Vollant, avait secoué tout le monde en juin alors qu'elle avait confié que neuf membres de sa famille avaient mis fin à leurs jours depuis 25 ans.
Pour «que ça s'arrête»
L'histoire d'Annie Vollant, la tante de Charles Junior Grégoire-Vollant, 24 ans, avait touché tout le monde lors de l'enquête. Elle avait alors confié que neuf membres de sa famille ont mis fin à leurs jours en 25 ans. «J'ai une famille très, très fragile depuis longtemps. Je souhaite que ça s'arrête», a-t-elle exprimé, samedi.
«C'est quelque chose de lourd à porter. J'aimerais que ça bouge», lance-t-elle. Même si elle avoue que ce qu'elle a entendu de la bouche du coroner n'a rien de nouveau, Mme Vollant porte encore l'espoir. «Mais pas trop», précise l'Innue. «Je ne veux pas trop en avoir pour ne pas être déçue. Je m'accroche un peu à ça, j'espère que ça sera positif.»