«Le Québec est totalement en retard, dans le monde, par rapport à la reconnaissance de la langue des signes», souligne André Hallé, adjoint au président de la Fondation des Sourds du Québec.

Les sourds veulent se faire entendre

Les Sourds du Québec ont du mal à trouver une oreille attentive à leur cause. Depuis près de 25 ans, ces derniers tentent de faire reconnaître la langue des signes québécoise (LSQ) comme leur langue de communication et d'enseignement.
«Le Québec est totalement en retard, dans le monde, par rapport à la reconnaissance de la langue des signes», souligne André Hallé, adjoint au président de la Fondation des Sourds du Québec.
Avec une reconnaissance officielle, le gouvernement serait chargé de fournir tous ses services essentiels en langues de signes et de réglementer le métier d'interprète. Les demandes d'inscription à la Charte de la langue française se sont toutefois butées à de nombreux refus.
«Les gouvernements ont toujours été un peu froids, parce qu'il y a des coûts associés à cela», indique Marguerite Blais, députée libérale et auteure de La culture sourde - Quêtes identitaires au coeur de la communication. Elle blâme également un désintérêt général par rapport à cette question.
La dernière tentative date du 7 février 2013, lorsque les sourds ont réclamé l'ajout d'un article au projet de loi 14 visant à renforcer l'usage du français, projet qui avait pris le chemin de la déchiqueteuse en novembre 2013 pour des raisons de mésentente entre les partis.
«On nous a informés que dans le projet de loi, on ne mettrait aucun article sur la reconnaissance de la langue des signes, à cause des dépenses que ça pourrait engendrer», rappelle André Hallé, jugeant qu'il s'agit «d'un faux prétexte», puisqu'aucune étude de coûts n'a encore été réalisée.
«On a de la difficulté à saisir l'importance de ces sujets-là, ce sont pourtant des sujets qui changent la vie au quotidien», souligne Marguerite Blais. Surtout que la langue des signes s'avère être un puissant outil de communication et d'enseignement. Beaucoup plus que son équivalent oraliste, basé sur l'apprentissage du français parlé, qui demeure inaccessible pour un grand nombre de sourds.
Éducation ardue
C'est pourtant cette langue qui est majoritairement enseignée comme moyen de pallier la surdité. Au Québec, lorsque l'éducation des enfants sourds a cessé d'être prise en charge par les religieux, elle «s'est accompagnée d'une médicalisation de leur condition [par la pose d'implants] qui a pour conséquence de recentrer fortement les façons de faire avec ces enfants autour des méthodes oralistes», explique l'anthropologue Charles Gaucher dans son livre Ma culture, c'est les mains.
Cette approche, qui voulait éviter de nuire à l'apprentissage du français, aura plutôt l'effet contraire. Selon l'Enquête sur la formation et l'emploi en déficience auditive, menée en juin 2006 par Dominique Pinsonneault et Martin Bergevin, seulement 55 % des sourds obtiennent un diplôme d'études secondaires, un taux situé nettement en deçà des taux moyens (de 81 % pour les garçons et de 92 % pour les filles de 20 à 24 ans en 2008).
«C'est difficile, la scolarisation des sourds, parce qu'ils sont forcément avec des entendants. Ça demande beaucoup de force à un sourd pour aller jusqu'à l'université», souligne Marguerite Blais. «C'est dur l'éducation oraliste, devoir toujours lire sur les lèvres, même si on est capable, c'est très épuisant», explique Marie (nom fictif), éducatrice et intervenante au Centre Signes d'Espoir. Sourde de naissance, elle a d'abord été éduquée en langue oraliste, avant d'apprendre la langue des signes québécoise, qu'elle privilégie aujourd'hui pour communiquer.
La culture et l'éducation sont également tributaires de la qualité et de la disponibilité des interprètes, si on songe en premier lieu à faire appel à eux (voir l'autre texte). Pour transmettre l'information aux sourds, le sous-titrage et les textes écrits sont privilégiés par les instances gouvernementales provinciales, négligeant les analphabètes (de 65 à 75 % des sourds, selon les intervenants).
«Si la langue est reconnue, les services seront plus ouverts, il y aura une plus grande qualité de services, une plus grande qualité d'interprètes. Pour le moment, la qualité est inégale», signe le président de la Fondation des Sourds du Québec, Daniel Forgues. La Fondation recommande plutôt une éducation bilingue, avec des classes séparées où les enfants apprennent le français écrit, mais où la matière est enseignée en langue des signes québécoise par l'enseignant, sans le biais de l'interprète. «Un professeur en LSQ connaît la langue, connaît la culture [...]. Les sourds sont plus visuels, ils apprennent moins bien en écrivant.»
«On ne reconnaît pas que la langue a un potentiel d'idées, on croit plutôt qu'elle empêche d'apprendre des choses, qu'elle empêche d'apprendre à parler, alors que c'est totalement faux», précise l'anthropologue Charles Gaucher. Au contraire, ce serait plutôt «par le développement d'une base langagière solide, passant par l'apprentissage de la [langue signée], que l'enfant sourd peut parvenir à une plus grande réussite scolaire», explique l'anthropologue Nathalie Lachance, dans son livre Territoire, transmission et culture sourde.
La réussite scolaire des sourds est d'autant plus nécessaire que l'exercice d'une profession requiert forcément un diplôme. Le retard actuel dans l'éducation des sourds rejaillit sur le marché du travail. En 2006, selon l'étude de Pinsonneault et Bergevin, 42,3 % des personnes sourdes étaient inactives. Pour les 15 à 34 ans, le taux d'inactivité dépassait même le taux d'activité. Cette impossibilité de percer le marché du travail sert également de facteur d'isolement social.
Lien avec les entendants
«C'est sûr que les sourds se sentiraient en lien avec la communauté entendante, tout en étant des individus à part entière, si la langue était reconnue. Il y aurait peut-être aussi une uniformité dans les signes, moins de variations entre les régions», explique Denise Thibault, directrice du SRIEQ (Service régional d'interprétariat de l'Est du Québec). Elle ajoute que reconnaître la langue des signes québécoise pourrait également réveiller l'intérêt des entendants envers la langue. «Il est utopique de penser que, si la langue est reconnue, si je me rends à la caisse populaire, on va me parler en signes, mais je crois que ça pourrait sensibiliser le milieu», quitte à ce qu'il ne connaisse qu'un vocabulaire de base.
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L'interprète : un pont entre deux mondes
La vidéo du faux interprète de la cérémonie d'hommage à Nelson Mandela a fait le tour de la planète. À la fois comique et inquiétante, la scène n'en était malheureusement que trop familière pour les personnes sourdes, habituées à des services d'interprétation inégaux.
Pour le moment, il n'existe officiellement aucun diplôme ou attestation reconnus au Québec pour les interprètes en langue des signes.  «Au SRIEQ [Service d'interprétariat de l'Est du Québec], on a un comité d'évaluation des compétences, mais ailleurs, ça ne fonctionne pas comme cela. Si la langue était reconnue, les interprètes pourraient tous se faire évaluer au même endroit [selon les mêmes critères] et pourraient alors pratiquer dans toute la province», explique Denise Thibault, directrice du Service d'interprétariat de l'Est du Québec.
La qualité actuelle des interprètes «n'est pas égale», dit Marie. «Il est arrivé souvent que l'interprète n'ait pas les bons mots, ou qu'il ne soit pas fluide.» Le problème, selon Mme Thibault, survient surtout dans les milieux scolaires. Les commissions se chargent des embauches jusqu'au secondaire. Après cela, ce sont les établissements, à la demande des étudiants, qui feront l'embauche.
«Ce qui est malheureux dans les commissions scolaires, c'est qu'une personne se présente avec un LSQ1 [niveau de base] et l'employeur, puisqu'il a une méconnaissance du métier, pourrait l'engager [...]. Par expérience, il y en a beaucoup qui ne sont pas formés et qui n'ont pas les compétences», explique Denise Thibault. La situation se retrouve aussi lorsqu'un sourd doit engager un interprète privé pour des activités de loisirs, qui ne sont pas couvertes par le Service d'interprétariat de l'Est du Québec.
Les services régionaux d'interprétariat se chargent toutefois des services jugés essentiels, tels que les visites chez les professionnels de la santé. Si une personne sourde désire obtenir les services d'un interprète pour l'achat d'une voiture, par exemple, elle peut en faire la demande à l'aide d'un téléphone ATS ou par courriel.
Un service d'urgence 24 heures est également disponible, si un sourd souffre d'une urgence médicale ou subit une arrestation. «La contrainte qu'on a, c'est que certains établissements [de santé] ne veulent pas utiliser le service, prétextant qu'ils comprennent par eux-mêmes. Ce qu'on doit expliquer, c'est que la communication est bidirectionnelle, ce n'est pas parce que tu comprends le client que lui te comprend», rappelle Mme Thibault.
L'interprétariat a cependant ses limites. Marie souhaiterait que chaque hôpital, chaque poste de police aient une personne assignée qui parle la langue des signes québécoise. «On n'a pas de vie privée, il y a toujours quelqu'un d'autre avec nous dans la salle d'examen, au poste. Ceux qui parlent anglais vont pouvoir s'adresser à quelqu'un, pourquoi pas nous?» 
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Le saviez-vous?
L'exemple du Canada anglais
Le Québec n'a pas besoin de regarder bien loin pour trouver des exemples en matière de reconnaissance des langues signées. Ses voisins canadiens l'ont devancé depuis plusieurs années. En 1988, le Manitoba devient la première province canadienne à reconnaître officiellement l'American Sign Language (ASL) comme la langue de communication des communautés sourdes. L'Alberta lui emboîte le pas en 1990, mais uniquement comme langue d'enseignement, accordant ainsi le choix aux enfants sourds de recevoir toute leur éducation en langue signée, de l'enseignement de la matière jusqu'aux évaluations. En Ontario, depuis 1993, l'ASL et la langue des signes québécoise (LSQ) sont reconnues comme langues d'enseignement, devançant ainsi la province qui a vu naître la LSQ. En plus de fournir une éducation en langue signée, l'Ontario légifère sur le métier d'interprète, assurant ainsi une qualité égale d'interprétation. Ironiquement, avant d'être reconnus en Ontario, les futurs interprètes en langue des signes québécoise doivent suivre une formation initiale de deux ans... au Québec. 
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Pas d'espéranto sourd
Contrairement à la croyance populaire, la langue des signes n'est pas universelle. Elle varie selon le milieu culturel qui l'a vue naître et subit l'influence des autres langues. Des variations régionales teintent également la langue.
Au Québec, la langue des signes québécoise, utilisée par près de 50 000 locuteurs, a été formée par la fusion entre l'American Sign Language, enseignée aux filles par les religieuses, et la langue des signes française, enseignée aux garçons au Collège Saint-Viateur. Au total, il existerait près d'une centaine de langues gestuelles. 
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Un recensement muet
Il est presque impossible de connaître le nombre précis de sourds au Canada ou au Québec. Le manque de fiabilité des statistiques s'explique par un manque de clarté dans la question portant sur les handicaps. Par exemple, celle tirée de l'Enquête sur la participation et les limitations d'activités de 2001 se lisait comme suit : «Votre état de santé physique ou mentale ou un problème de santé diminue-t-il la quantité ou le genre d'activités que vous pouvez effectuer dans d'autres activités, par exemple le transport ou la détente?» Déjà complexe en soi, la question n'est également disponible qu'en français écrit. La tendance, dans les associations, est de considérer qu'environ 10 % de la population est sourde ou malentendante. Au Québec, la langue des signes québécoise serait la langue «maternelle» d'environ 7000 personnes.
Lexique
=> Oralisme : méthode pour enseigner la langue parlée aux sourds. Les interprètes oralistes vont faciliter la communication entre entendants et malentendants en utilisant des phrases ou des mots plus faciles à lire sur les lèvres et en donnant parfois des indices en langue signée, par exemple la première lettre des mots.
=> Personne malentendante : personne ayant une surdité partielle, amplifiée ou non à l'aide d'un appareil auditif. Une personne malentendante peut choisir d'utiliser la langue des signes québécoise, le français ou une combinaison des deux pour communiquer.
=> Sourd : le sourd possède une déficience auditive permanente et totale. Le Sourd utilise la langue des signes québécoise et s'identifie à la communauté sourde, la majuscule désigne l'adhésion à une identité culturelle distincte.
=> Bilinguisme sourd : utilisation combinée d'une langue gestuelle et d'une langue écrite. Le bilinguisme scolaire décrit l'apprentissage du français écrit en prenant appui sur la langue signée.
=> Langue des signes tactile : langue des signes utilisée pour les personnes sourdes et aveugles.