Le marché du cannabis est si lucratif qu’il devient difficile pour d’autres serriculteurs d’obtenir du financement, explique le professeur Sylvain Charlebois, de l’Université Dalhousie.

Les serres canadiennes passent à la marijuana

À l’intérieur de cette serre du sud de l’Ontario, les employés prélèvent délicatement des orchidées en pot en prévision de la transition vers une nouvelle récolte: celle de la marijuana.

À l’intérieur de cette serre du sud de l’Ontario, les employés prélèvent délicatement des orchidées en pot en prévision de la transition vers une nouvelle récolte: celle de la marijuana.

La compagnie Newstrike Resources a acheté cette installation de la ville de Lincoln l’an dernier. La serre sera remplie de plants de marijuana au cours des prochains mois, devenant ainsi l’une des nombreuses serres canadiennes où les cultures traditionnelles sont déracinées au profit de la marijuana, au moment où les producteurs accélèrent leur production en prévision de la légalisation de la marijuana récréative cet été.

Les serriculteurs, qui devaient déjà composer avec la concurrence étrangère et l’amaigrissement de leurs marges, doivent maintenant répondre à l’arrivée de la marijuana en tant que culture légale et commerciale, ce qui intensifie la concurrence pour les employés qualifiés et augmente les attentes de profits pour obtenir du financement.

Les serriculteurs n’ont donc d’autre choix que d’envisager des cultures plus lucratives.

«Ils font le calcul et se disent, ‘Bon, si je ne peux pas augmenter le prix de mes légumes, peut-être que cette histoire de la marijuana et ce qu’ils sont prêts à payer (...) pourrait m’aider à arriver’», explique Joseph Sbrocchi, le directeur général de l’organisme Ontario Greenhouse Vegetable Growers.

Leur intérêt renouvelé envers ce qui était auparavant le mouton noir de l’horticulture offre des occasions aux producteurs de marijuana canadiens qui veulent donner plus d’ampleur à leurs activités.

Newstrike a acheté la serre en août au groupe Westbrook, qui est en voie de réviser ses activités à un moment où le secteur des fleurs cultivées est touché par les achats en ligne et une hausse des coûts.

Newstrike avait plusieurs serres à l’oeil, mais a finalement décidé que la serre semi-automatisée de culture des orchidées serait parfaite pour la culture du cannabis. La compagnie préférait rénover une serre existante, l’adapter à ses besoins et embaucher ses employés que construire de toutes nouvelles installations, ce qui implique un long processus réglementaire, puis le recrutement et la formation de travailleurs, a dit le directeur de l’exploitation de Newstrike, Jake Epp.

En décembre, Canopy Growth a conclu une entente avec Les Serres Stéphane Bertrand, qui possède au Québec de nombreuses serres où sont cultivées des tomates. Capony louera une serre qui sera modifiée pour la culture du cannabis d’ici quelques semaines.

En janvier, Aphria s’est entendu avec le serriculteur ontarien Double Diamond Farms, qui cultive des tomates, des poivrons, des concombres et des aubergines dans la région de Leamington.

Village Farms, qui compte parmi les plus anciens et plus importants serriculteurs d’Amérique du Nord, a aussi été l’un des premiers à s’intéresser à la marijuana. En juin dernier, la compagnie a paraphé avec le producteur Emerald Health Therapeutics une entente qui verra une serre géante de la Colombie-Britannique passer des tomates au cannabis. Deux autres serres pourraient subir le même sort.

Le marché du cannabis est si lucratif qu’il devient difficile pour d’autres serriculteurs d’obtenir du financement, explique le professeur Sylvain Charlebois, de l’Université Dalhousie.

Quand un cultivateur demande du financement pour construire une nouvelle serre, précise-t-il, on s’intéresse notamment au rendement financier potentiel des installations. Les potentiels de revenus de la marijuana sont non seulement plus élevés, dit M. Charlebois, mais sa culture nécessite aussi moins de travail, d’énergie et d’humidité que plusieurs autres récoltes traditionnelles.

La marijuana rehausse donc les attentes de profitabilité des serres.

«Une belle voiture arrive dans le terrain de stationnement, plus belle que celle que vous envisagiez d’acheter, illustre M. Charlebois. Évidemment, ça va attirer plus d’attention ailleurs. Et c’est ce qui arrive avec le cannabis.»

Les fermiers doivent aussi redoubler d’efforts pour se trouver des employés, maintenant que les producteurs canadiens de marijuana ont besoin de main-d’oeuvre pour leurs installations actuelles ou futures.

Le patron de Village Farms, Michael DeGiglio, dit que le braconnage d’employés a toujours eu cours dans l’industrie du légume, où la formation d’un bon travailleur peut prendre dix ans.

Il s’inquiète toutefois de ce qui se produira si les profits ne sont pas au rendez-vous pour les producteurs qui offrent des salaires plus élevés pour combler leurs besoins de main-d’oeuvre.

«Un jour, quand l’offre sera plus grande que la demande, ça va s’équilibrer, prévient-il. Et on ne peut pas se permettre de payer plus que des salaires compétitifs.»

Mais même une fois le marché canadien arrivé à maturité dans deux ou trois ans, M. DiGiglio prédit que les marges y seront trois ou quatre fois plus grasses que dans le secteur des légumes.

L’ALÉNA et la rivalité du Mexique, où les coûts de main-d’oeuvre sont plus faibles, ont mis à mal les marges de profits sur les produits agricoles depuis dix ans, ajoute-t-il.

«On continue de réduire nos coûts, mais on finit par couper dans l’os», conclut-il.