Avec son comité de direction majoritairement féminin, la raffinerie Valero Jean-Gaulin, à Saint-Romuald, fait figure d'exception dans le monde du travail, et encore plus dans l'univers de la pétrochimie.

Les sept femmes à la tête de Valero

Avec son comité de direction majoritairement féminin, la raffinerie Valero Jean-Gaulin, à Saint-Romuald, fait figure d'exception dans le monde du travail, et encore davantage dans l'univers de la pétrochimie. En cette Journée internationale des femmes, Le Soleil est allé à la rencontre de ce groupe de dirigeantes tricoté serré qui a réussi à se frayer un chemin dans un milieu atypique.
Avec son enchevêtrement de tuyaux et de réservoirs, ses innombrables lumières qui éclairent la nuit et sa torchère visible des kilomètres à la ronde, la raffinerie Jean-Gaulin fait partie du décor de la région de Québec depuis plus de 45 ans. Sur le terrain, quelque 480 employés s'activent, des hommes en très grande majorité. Or, au comité de direction, fait méconnu, ce sont des femmes - sept au total, dont cinq ingénieures, sur 11 membres - qui veillent à la bonne marche du complexe pétrochimique. 
Vue à travers les immenses vitres de la salle de conférence du centre administratif, Chemin des Îles, la raffinerie embrasse tout le paysage. Le décor a beau lui être familier, le groupe des sept ne donne pas l'impression de s'en lasser, au contraire. La raffinerie, c'est un pan important de la vie de ces femmes, l'endroit où toutes, pour la plupart, rêvaient de travailler après leur sortie de l'université.
«C'est comme un bébé. On s'occupe de chaque bout de tuyau», glisse Marina Binotto, directrice des affaires publiques et gouvernementales, en conduisant le représentant du Soleil au lieu de la rencontre.
Il a fallu s'y prendre longtemps à l'avance pour réunir tout ce beau monde pour ce reportage. Les agendas sont chargés, le temps compté. À l'heure convenue, toutes sont au rendez-vous dans leur salopette de travail, pour la prise de photos, dans une ambiance bon enfant. Seule Chantal Forgues, directrice des ressources humaines, sera forcée de s'absenter de l'entrevue en raison d'un conflit d'horaire. 
«Des fois, je regarde la raffinerie et je me dis : wow! Je travaille ici...», lance Véronique Roy, sous les rires de cinq de ses collègues, dont la vice-présidente Martine Péloquin.
«Pour les plus vieilles d'entre nous, nous avons été embauchées à la fin des années 80», rappelle Mme Péloquin, seule femme à la tête d'une raffinerie en Amérique du Nord. «À l'époque, un directeur (Gilles De Bellefeuille) favorisait l'embauche d'ingénieures parce qu'il n'y en avait pas beaucoup. À compétences égales, il préférait une femme.»
«C'est lui qui nous a donné notre chance, confié des responsabilités et fourni des opportunités de carrière», ajoute Danielle Beaulieu, embauchée à cette même période. «Il disait qu'une femme capable de gérer à la fois une famille et une carrière pouvait être capable de faire beaucoup», renchérit Francine Marois.
Horaires atypiques
Voir au bon fonctionnement d'une «grosse machine» comme la raffinerie Jean-Gaulin, qui fonctionne 24 heures, sept jours sur sept, n'est pas de tout repos. Les horaires sont atypiques et les heures parfois longues. «Nous avons de gros horaires de travail, mais aujourd'hui, avec la technologie, on peut régler des problèmes sans avoir à se déplacer. Mais on reste toujours connectées», explique Martine Péloquin.
«Tu es responsable tout le temps, même la nuit. S'il y a un problème, tu ne peux arrêter la raffinerie. Ce n'est pas un horaire, c'est une responsabilité», lance Véronique Roy.
Formule gagnante
Au sein de l'empire Valero, qui possède une quinzaine d'autres raffineries aux États-Unis et en Angleterre, cette prépondérance féminine à sa seule succursale québécoise «suscite l'intérêt de beaucoup de personnes qui essaient de comprendre», témoigne Martine Péloquin qui se rend régulièrement au siège social de la compagnie, à San Antonio, au Texas.
À une certaine époque, rappelle Francine Marois, un cadre américain se demandait même si la raffinerie de Saint-Romuald, lauréate de plusieurs prix, «ne possédait pas la formule gagnante avec toutes ces femmes. Ça l'intriguait tellement.»
«Quand on a des rencontres avec les comités des autres raffineries, il y a très peu de femmes», confirme Danielle Beaulieu.
Le profil rarissime du comité de direction se vit sans problème ni friction à l'interne. Même lorsqu'elles traversent pour se rendre de l'autre côté à la raffinerie, «où il y a juste des hommes», elles n'éprouvent jamais le sentiment de ne pas être à leur place. «Je dirais que les rapports sont asexués, lance Mme Marois. Que je parle à un gars ou une fille, pour moi il n'y aucune différence.»
Le respect est une valeur cardinale chez Valero, insiste Marie-Éve Métivier. «J'ai travaillé dans des milieux traditionnellement masculins et ici, il y a un grand respect des femmes. Je crois que ça contribue au succès de l'entreprise.»
De «merveilleux conjoints»...
Toutes les dirigeantes de Valero partagent le point commun d'être mères de deux, trois, voire quatre enfants, ce qui les oblige à devoir jongler la plupart du temps avec l'éternelle conciliation travail-famille.
À San Antonio, dans le conservateur Texas, les membres du comité de direction, des hommes pour la plupart, n'ont pas à se soucier de ce problème, leurs conjointes demeurant à la maison pour s'occuper de l'intendance domestique. «On a des conjoints merveilleux...», glisse Véronique Roy, sous un éclat de rire collectif.
Une situation que vivent aussi les quatre hommes du comité de direction, tiennent-elles à dire. Sans oublier tous les autres travailleurs de la raffinerie, membres d'une génération qui désire voir grandir sa marmaille. «Un de nos directeurs échange même des recettes avec nous autres...», termine l'une des ingénieures.
«Leur succès, c'est elles qui l'ont fait»
La présence prépondérante de femmes au sein du comité de direction de la raffinerie Valero Jean-Gaulin n'est pas le résultat «de la mise en place d'une politique» spécifique, mais plutôt «l'aboutissement d'une quête de l'excellence», explique Gilles De Bellefeuille, directeur des services techniques de la firme jusqu'à son départ à la retraite, l'été dernier. 
«Le résultat est assez spectaculaire, mais le changement s'est fait en douceur. Au bout d'un certain temps, on s'est rendu compte qu'il y avait une présence féminine significative. C'est unique chez Valero» mentionne l'ex-cadre lors d'une entrevue téléphonique depuis Vancouver. 
Celui qui a agi à titre de mentor pour plusieurs ingénieures chimiques de l'entreprise précise que beaucoup d'entre elles ont eu l'occasion de se faire valoir lors de stages dans l'entreprise. À son avis, la «chimie» découlant de ces embauches avait permis d'améliorer les échanges entre les différents paliers de l'entreprise. 
Sous les conseils de sa femme, M. De Bellefeuille se souvient d'avoir fait la promotion d'une candidature féminine pour un poste précis. Une décision qu'il n'a jamais regrettée. «La performance de la candidate a excédé mes attentes, j'ai donc récidivé.» Mais par-dessus tout, conclut-il, les ingénieures de Valero doivent leur nomination à leur labeur et leurs compétences. «Leur succès, ce sont elles qui l'ont fait.»