La pose de colliers émetteurs demande de capturer les caribous avec un filet depuis un hélicoptère.

Les percées scientifiques 2017 : le grand méchant randonneur

Quoi de plus inoffensif pour la faune locale qu’un sentier de randonnée pédestre, hein? Et un petit chalet de ski au sommet d’une montagne, ça ne doit pas faire de mal non plus? C’est peut-être vrai, mais pour une population aussi fragile que le caribou gaspésien, il vaut mieux ne pas prendre de chance et vérifier. C’est ce que l’équipe du biologiste de l’UQAR Martin-Hugues Saint-Laurent, qui a fait paraître cette année deux articles dressant un portrait en demi-teintes de la situation : oui, les caribous peuvent s’accommoder d’un certain niveau de présence humaine, et même en profiter dans certaines circonstances, mais cela peut lui nuire dans d’autres situations.

«On a des preuves qui montrent qu’il se chassait du caribou à Amqui en 1930, indique le biologiste de l’UQAR Martin-Hugues Saint-Laurent, coauteur de l’étude avec son doctorant Frédéric Lesmerises et le chercheur Chris Johnson, de Colombie-Britannique. Mais une succession de facteurs ont mené à sa disparition. Il y avait la chasse, mais il y a aussi eu des épisodes de maladie assez impressionnants dans les années 1910 et 1920. L’arrivée du coyote dans la péninsule gaspésienne dans les années 70 a accru la pression de prédation. Et on sait aussi qu’environ 30 à 40 % des forêts matures ont été coupées en Gaspésie. Elles sont remplacées par des forêts plus jeunes, qui sont un habitat plus propice pour le cerf de Virginie et l’orignal que pour le caribou. Cela a permis en plus d’augmenter la population des prédateurs [NDLR : coyote et ours noir] puisque le cerf et l’original sont des espèces plus productives que le caribou.»

Bref, les caribous du Parc national de la Gaspésie sont le dernier vestige des populations qui vivaient autrefois sur la rive sud du Saint-Laurent, et leur cheptel ne compte plus qu’environ 70 têtes. D’où l’intérêt de mesurer l’impact des activités humaines, même les plus légères, sur leur comportement.

En 2013 et en 2014, M. Saint-Laurent et son équipe ont installé des colliers émetteurs à 43 caribous adultes, soit plus de la moitié (!) de cette sous-population, colliers qui donnaient leur position toutes les deux ou trois heures. Avec le doctorant Frédéric Lesmerises et d’autres étudiants, il a également installé 23 caméras dans des sentiers qui parcourent les monts Albert, Logan et Jacques-Cartier, afin de se faire une idée de l’achalandage. Puis tout ce beau monde a réalisé environ 250 observations directes de caribou ayant duré au moins une quinzaine de minutes, afin d’établir leur «budget d’activité», soit le temps passé à se nourrir, à se reposer, à surveiller les environs pour voir si un prédateur approche, etc.

«Mode vigilance»

De manière générale, lit-on dans l’article qu’ils ont fait paraître en janvier dans Ecology and Evolution, les caribous semblaient dérangés par la présence des randonneurs, passant moins de temps à chercher de la nourriture et plus de temps à scruter les environs quand ils étaient proches d’un sentier. Mais, fait intéressant, dans le cas des femelles accompagnées d’un veau, c’était plutôt l’inverse : à plus de 500 mètres des sentiers, elles passaient environ 14 % de leur temps en «mode vigilance» pour repérer d’éventuels dangers, contre seulement 2 % lorsqu’elles se trouvaient à moins de 100 mètres. En outre, en tenant compte d’une série de facteurs (type d’habitat, distance du sentier, etc.), M. Saint-Laurent a trouvé qu’à moins de 500 mètres d’un sentier, plus les randonneurs étaient nombreux, et moins les femelles allaitantes surveillaient les parages.

Aux yeux du chercheur, c’est là le signe que même si le caribou a peur de l’humain, il comprend que les prédateurs nous évitent également. Pour une femelle qui doit protéger un faon démuni, qui allaite et dont les besoins en énergie sont plus grands, il peut donc valoir la peine de tolérer la proximité de l’Homme si elle signifie qu’il y a moins de prédateurs : les environs n’ont pas à être scrutés autant, ce qui libère du temps pour se nourrir.

Cependant, dans un second article paru en ligne en décembre, dans la revue savante Biological Conservation, MM. Saint-Laurent et Lesmerises ont examiné les déplacements hivernaux des caribous autour d’un chalet loués par des amateurs de «ski nordique» — une sorte de mélange de ski alpin et de fond. Et en comparant les positions relevées par les colliers émetteurs avec l’achalandage du chalet, ils ont remarqué que la présence de skieurs constituait un «dérangement relativement fort».

Quand des skieurs arrivaient dans le chalet (précédemment vide), M. Saint-Laurent et ses collègues n’ont noté «aucun déplacement clair pendant les 12 premières heures […mais que par la suite] les caribous étaient poussés vers des altitudes plus basses» et y restaient pendant environ deux jours, en moyenne.

«Ce qu’on montre ici, dit M. Saint-Laurent, c’est la variabilité dans les types de comportement de réponse. En été, c’est variable d’un individu à l’autre, mais surtout différent entre les femelles qui ont ou n’ont pas de jeune. Et en hiver, les individus tendaient en majorité à s’éloigner de la source de dérangement, mais dans aucun cas on n’a été capable de mettre ça en lien directement avec la survie des individus. On ne se rend pas jusque là, et ces dérangements-là ne sont peut-être pas une cause du déclin du caribou. Par contre, le fait que les caribous descendent en plus basse altitude pour éviter les skieurs, ça c’est préoccupant parce qu’on sait que le risque de prédation est plus grand au bas des pentes et ça vient s’ajouter à tous les autres types de perturbation (activités forestières, minières, etc.) qui peuvent contribuer au déclin du caribou. Donc la présence des skieurs, ça ne tue pas les caribous, mais ça vient s’ajouter au reste.»