Les ingénieurs de l'État sont-ils sous-payés?

L'affirmation: «essentiellement, on estime que la rémunération globale des ingénieurs est correcte, mais qu'elle peut être révisée pour les cas où on a besoin [d'une expertise spécifique]», a indiqué la semaine dernière le président du Conseil du Trésor Pierre Moreau, qui négocie avec l'Association professionnelle des ingénieurs du gouvernement du Québec, en grève depuis la fin mai.
Les faits
Est-ce que le provincial sous-paye ses ingénieurs, comme le prétend le syndicat, ou est-ce que leur rémunération est «correcte», comme l'affirme M. Moreau ? Dans l'ensemble, il apparaît que le provincial est bel et bien l'employeur qui paye le moins bien ses ingénieurs au Québec, mais l'écart varie beaucoup selon ce que l'on inclut dans le calcul et le point de comparaison que l'on choisit.
Selon la dernière enquête Rémunération des salariés (2016) de l'Institut de la statistique du Québec, les ingénieurs de catégorie 1 (les moins expérimentés) gagnent en moyenne 48 000 $ par année au provincial, et les «ingénieurs 3» (les plus expérimentés), 91 000 $/an. En tenant compte de tous les avantages sociaux - stationnement, compte de dépenses, fond de retraite, etc. - et du nombre d'heures travaillé par semaine, l'ISQ calcule que la «rémunération globale» (celle dont parle M. Moreau, manifestement) des ingénieurs est de 38 à 72 $/h au gouvernement du Québec, selon l'expérience.
Dans sa correspondance avec Le Soleil, l'APIGQ a insisté pour que le traitement de ses membres soit comparé avec celui des autres administrations et sociétés publiques. Cela peut se défendre, puisque l'on peut présumer que les autres gouvernements recherchent des expertises plus comparables que le privé - peu de gouvernements ont besoin d'ingénieurs en métallurgie ou en procédés industriels, par exemple.
À ce compte, les ingénieurs provinciaux sont effectivement loin derrière. Le fédéral paie ses ingénieurs, toujours selon leur expérience, de 57 à 95 $/h (en comptant tout), soit entre 32 et 50 % de plus que le gouvernement du Québec. L'écart tourne autour de 45 % si on compare avec les ingénieurs des «entreprises publiques», comme Hydro-Québec, et autour de 17 à 25 % % par rapport au monde municipal. C'est considérable.
Cependant, il faut aussi dire que dans son argumentaire, l'APIGQ insiste lourdement sur la perte d'expertise du public au profit du privé, que dénonçait la commission Charbonneau. Et si c'est le privé que l'on prend comme étalon de mesure, alors la différence est moins claire.
En termes de salaire annuel, bien sûr, les ingénieurs du privé gagnent nettement plus que ceux du gouvernement du Québec : 59 000 $/an pour les «ingénieurs 1» et 115 000 $/an pour les «ingénieurs 3», soit environ 25 % de plus qu'au provincial. Mais quand on compte tous les avantages sociaux et le temps de travail, la différence fond en grande partie : les moins expérimentés gagnent 41 $ de l'heure au privé, soit seulement 5 % de plus qu'au gouvernement du Québec, et les plus anciens font 81 $/h au privé (écart de 13 %). Et entre les deux, les «ingénieurs 2» gagnent même un peu moins au privé (57 $/h) qu'au gouvernement du Québec (59$/h).
Verdict
En partie faux, mais pas complètement. Il est indéniable que le provincial est le pallier de gouvernement qui paye le moins bien ses ingénieurs - et notons à cet égard qu'un sondage du Réseau ingénieurs Québec avait trouvé essentiellement la même chose l'an dernier. L'écart existe également par rapport au privé, mais surtout pour les salaires ; quand on inclut les avantages sociaux dans le calcul, la différence persiste, mais elle devient relativement mince.