Les femmes à l’université: d’indésirables à majoritaires

L’an dernier, à l’Université Laval, 63 % des diplômes ont été décernés à des femmes. Personne, dans le journal Impact Campus, n’aurait osé qualifier de «vachelières» les bachelières parmi elles. En 1928-1929 dans le journal étudiant Le Béret, il était possible de le faire et de s’exprimer sur la «petitesse physique et intellectuelle» des femmes sans soulever un tollé.

Un recul dans le temps qui permet de réaliser et de mesurer toute la patience, la détermination et tous les efforts qui ont dû être déployés pour que les filles ne soient plus confinées à un rôle de femme au foyer, d’épouse, de mère, de servante de Dieu, et pour qu’elles puissent, tout comme les garçons, accéder à une diversité de disciplines et d’études universitaires.

Carole Saulnier, la directrice de la Division de la gestion des documents administratifs et des archives de l’Université Laval, a remonté dans le temps avec nous et étalé une petite partie de l’histoire de l’Université Laval.

L’archiviste a accueilli Le Soleil au cinquième étage du pavillon Jean-Charles-Bonenfant, où sont regroupés des centaines d’annuaires et de documents qui témoignent du passé de l’institution. Une histoire où les personnages féminins sont quasi inexistants au début du 20e siècle. 

«La société était très dure pour les femmes à cette époque. Elles étaient confinées à un rôle d’épouse et de mère. On le voit aussi dans la façon dont les jeunes hommes considéraient les femmes et écrivaient dans Le Béret», constate Mme Saulnier. 

Les «perles» qu’elle a ressorties des annuaires et des archives de l’université et partagées avec nous ont beau dater du siècle passé et témoigner d’une autre époque, elles choquent et révoltent encore. Elles peuvent aussi faire sourire. 

La route a été longue pour faire reconnaître l’égalité entre les sexes, et ce, même dans le milieu universitaire. 

Si les étudiantes, les professeures et les chercheuses se comptent aujourd’hui par milliers sur le campus de la première université francophone en Amérique, si une femme occupe depuis 2017 la fonction de rectrice, les «messieurs» de Québec ont pendant des décennies réussis à conserver ce territoire, ce lieu de savoir pour eux.

Carole Saulnier, la directrice de la Division de la gestion des documents administratifs et des archives de l’Université Laval, a remonté dans le temps avec nous et étalé une petite partie de l’histoire de l’Université Laval.

Et ce, même si à la fondation de l’Université Laval, en 1852, aucun règlement n’y interdisait l’accès aux filles.

Les autorités de l’université s’opposaient aussi à l’entrée des femmes dans ses facultés, celle de médecine notamment, même si les ordres professionnels de l’époque étaient prêts à accueillir les femmes dans leurs rangs.

Pour hommes seulement

Commençons par Marie Sirois. Pourquoi ce nom de femme se retrouve-t-il sur le petit bâtiment qui abrite l’AÉLIES (Association des étudiantes et des étudiants de Laval inscrits aux études supérieures)?  En 1904, Marie Sirois a été la première femme à obtenir un certificat pour un cours d’études littéraires. Faites le calcul, c’est 52 ans après la fondation de l’université.

Contrairement aux garçons, Mlle Sirois n’a pas été invitée à la collation des grades. Il a même fallu attendre 20 ans pour que des diplômes soient remis à des femmes. 

En 1904, le recteur Mgr Olivier-E. Mathieu avait pourtant souhaité publiquement — Le Soleil rapportait d’ailleurs ses propos — que d’autres filles suivent l’exemple de Marie Sirois qui avait étudié au Couvent Jésus-Marie, à Sillery. 

À la collation des grades, en l’absence de celle-ci, le recteur Mathieu avait eu un bon mot pour l’étudiante dont le père était professeur titulaire à la Faculté de droit.

«Mademoiselle Sirois mérite aussi de chaudes félicitations. Elle est la première femme à recevoir une distinction officielle de notre université et il faut espérer qu’elle sera suivie par plusieurs autres». Le reste de son allocution témoigne bien cependant du contexte dans lequel s’exprimait cette ouverture. 

«Il faut bien se rappeler que les femmes ne sont pas condamnées à la médiocrité. Sans doute elles ne doivent pas, comme disait de Maistre, émuler l’homme chez qui sont nécessaires une foule de connaissances absolument inutiles pour le rôle que les femmes ont à remplir. C’est ce que Molière voulait faire comprendre, quand il disait : “Il n’est pas honnête et pour beaucoup de causes qu’une femme étudie et sache tant de choses.” Mais tout de même on ne peut que louer celles qui emploient leurs loisirs à cultiver leur intelligence, à orner leur esprit de connaissances qui les rendent plus agréables et plus utiles à ceux avec qui elles entrent en relation. Vous ne craignez pas de faire des bas bleus, nous dira-t-on? Nous répondrons avec Mgr de Mermillod : nous ne craignons pas de faire des bas bleus pourvu que la robe de leur modestie soit assez longue pour les cacher —, et les femmes de Québec sont modestes, elles sont assez intelligentes pour savoir qu’elles doivent être comme des fleurs qui n’exhalent leur parfum que dans l’ombre.»

Priorité à l'enseignement ménager

La porte entrouverte par le recteur est cependant vite refermée.

Étant donné que les cours suivis par Mlle Sirois furent annulés parce que le professeur de littérature française venu de Paris n’a pas été réengagé, deux décennies se sont en effet écoulées avant de retrouver des filles parmi les diplômés de Laval.

Derrière les belles paroles de l’ecclésiastique se cachait une réalité qui venait contrecarrer les plans des femmes qui pouvaient rêver d’être médecins ou avocates.

«Les filles ne pouvaient être admises à Laval du fait que leur formation ne leur permettait pas d’accéder aux études universitaires», explique l’archiviste. Faute de ministère de l’Éducation, c’est l’Université Laval qui décidait de l’affiliation des écoles, des collèges, des couvents et du type d’enseignement dispensé aux jeunes filles. L’enseignement ménager est très poussé à l’époque au Québec. Or, rappelle Carole Saulnier, une formation en enseignement ménager ne pouvait mener à l’université.

Le cas d’Irma Levasseur l’illustre bien. Élève du couvent Jésus-Marie de Sillery et de l’École normale Laval, Irma Levasseur a dû se rendre aux États-Unis, à l’Université Saint Paul, au Minnesota, pour faire sa médecine.

La Faculté de médecine de Laval lui est même demeurée inaccessible à son retour, lorsqu’en 1902, elle souhaitait suivre six mois de cours en français afin de se présenter devant le Collège des médecins du Québec. Un projet de loi privé a été nécessaire pour que cette première Canadienne-français à décrocher un doctorat en médecine puisse pratiquer au Québec.

Irma Levasseur est la cofondatrice de l’hôpital Sainte-Justine de Montréal et de l’Hôpital des enfants de Québec qui deviendra l’hôpital de l’Enfant-Jésus.

Trois religieuses du Couvent Jésus-Marie, à Sillery — mère Marie-des-Anges, mère Saint-Joseph et mère Sainte-Agnès — ont travaillé et argumenté pendant des années pour obtenir un cours classique valide pour l’accès des filles aux études supérieures et l’affiliation désirée de l’université. Un objectif qu’elles atteindront finalement en 1925. 

Irma Levasseur est première femme médecin au Québec.

Le Fil des évènements du 3 décembre 1981 rapporte que mère Sainte-Agnès aurait commenté ainsi ses rapports avec les autorités universitaires : «La lutte s’engage. Les messieurs de l’Université réfléchissaient. Ils réfléchissaient depuis 1904 sur l’opportunité des études secondaires pour les jeunes filles». 

Quatre femmes obtiendront enfin un baccalauréat en 1928. Gars et filles sont dorénavant sur un même pied d’égalité? Que non. Les pionnières devaient faire une dissertation philosophique supplémentaire pour avoir droit à leur diplôme, note la directrice des archives de Laval. 

Contrairement à Marie Sirois, les bachelières ont pu cependant assister à la collation des grades. L’archevêque de Québec, le cardinal Raymond-Marie Rouleau, avait un message particulier pour elles. «Soyez des femmes de vertu solide tout en étant des femmes de science. Imitez Sainte Catherine d’Alexandrie qui, bien qu’elle fût la femme la plus savante de son temps, n’en était pas moins très modeste et d’une grande vertu». 

Mme Saulnier relève que la discrétion et la modestie étaient des qualités «féminines» très prisées à l’époque. Au début du 20e siècle, les rares fois qu’il est question des femmes dans les archives de l’université, c’est pour saluer la générosité du mari décédé de l’une ou l’implication sociale et le bénévolat d’une autre auprès des malades. Ce ne sont pas des étudiantes ou des collègues professeures, mais simplement des «épouses de». 

Des jeunes hommes semblaient partager très bien cette vision. 

Certaines pages du Béret sorties des archives et portant sur l’intelligence et l’instruction de la «jeune fille moderne» ne laissent aucun doute. L’égalité entre les sexes n’était pas dans l’air du temps à Québec, à ce moment-là.

«Jeunes filles de Québec, restez telles que vous êtes : aimables, industrieuses et simples. Durant votre séjour au couvent, apprenez à gouverner un intérieur, à faire la cuisine, à vous servir de l’aiguille. Ne chargez pas inutilement votre esprit de connaissances abstraites et habituez-vous à penser par vous-mêmes, sans être les phonographes des auteurs. Si vous avez des connaissances étendues, il vaut mieux les laisser soupçonner que de les étaler à toutes occasions, vous avez de l’esprit, n’en faites point parade; vous êtes gentilles enfin, et c’est à tous ces titres que vous commandez l’amitié des Trois Hussards et en général, de tous les Étudiants. Leur coeur saura répondre, j’en suis sûr, à vos sentiments et j’entrevois déjà l’établissement de maint foyer heureux».

Dans un autre texte, un étudiant écrit qu’il existe deux classes de jeunes filles : les exagérées et les pondérées.

Si l’Université Laval et le clergé ont fini par faire une place aux filles, la discrimination n’était pas disparue pour autant. Les bourses d’études n’étaient pas pour elles. Accorder des bourses aux filles équivalait à gaspiller de l’argent.

En 1938, l’université reconnaît certes le baccalauréat des filles et celui des garçons, mais elle se donne toujours le droit d’exclure de ses programmes de baccalauréat pour jeunes filles «tout ce qui tendrait à sortir la femme des conditions familiales et sociales où l’a placée la Providence». La divine Providence, fait remarquer Mme Saulnier. 

Une autre injustice relevée par la directrice des archives s’est déroulée en 1935. L’étudiante Madeleine Frémont remporte le prix Prince de Galles parce qu’elle a obtenu la première place au concours provincial de baccalauréat. L’Université Laval refuse cependant de publier les résultats, mais pire, elle attribue le prix au meilleur des garçons.

Peu à peu, les barrières ont été levées. Lentement, des prénoms de filles sont apparus dans la liste des diplômés de l’Université Laval.

L’année 1977 serait la date charnière avec l’arrivée de Jean-Guy Paquet au rectorat. Ce dernier aurait multiplié les initiatives, notamment la création d’un poste de coordonnatrice à la condition féminine, afin que les femmes et les hommes soient traités d’égal à égal. 

En 1979, les filles représentaient 45 % de la clientèle étudiante. Quarante ans plus tard, 63 %. 

Lentement, mais sûrement.


L’Université Laval a été plus réticente que les autres universités de Montréal et d’Amérique du Nord à accueillir des femmes dans ses classes.


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LES «DONALDAS»

L’Université Laval a été plus réticente que les autres universités de Montréal et d’Amérique du Nord à accueillir des femmes dans ses classes. Cela ne veut pas dire pour autant que les «anglos» n’ont pas résisté à la venue des filles sur leur campus.

Les lecteurs qui ont suivi l’émission Les pays d’en haut le savent peut-être s’ils ont été curieux et s’ils ont voulu savoir quel fait historique avait inspiré l’auteur Gilles Desjardins pour son dernier épisode.

Lorsque Donalda, la femme de Séraphin, raconte à son amie Angélique qu’elle peut s’inscrire en droit à l’université à Montréal parce qu’un millionnaire a promis 120 000 $ si les conditions d’admission deviennent les mêmes pour les gars et les filles, il est question de l’Université McGill.

Donald A. Smith, qui deviendra plus tard Lord Strathcona, s’engage en effet en 1884 à verser 120 000 $ à McGill «à la condition que les normes d’éducation pour les femmes soient identiques à celles applicables aux hommes pour les diplômes d’Arts et que les grades de B.A., M.A., LL.D., conférés aux femmes par l’Université McGill, le soient aux mêmes conditions que pour les hommes», peut-on lire sur le site de l’université montréalaise. 

Le prénom du donateur explique le surnom de «Donaldas» donné aux étudiantes de McGill. 

Dans la section consacrée aux «défricheuses» de McGill, il est aussi intéressant de lire que le principal William Dawson souhaitait la présence des femmes à l’université «(…) à l’aube d’une ère nouvelle en matière d’éducation qui va être le théâtre de progrès aussi spectaculaire que ceux inaugurés par le renouveau de l’enseignement et l’ouverture d’universités pour les hommes». 

Grâce à des personnes plus ouvertes et plus averties, des Québécoises n’ont pas eu à «accepter leur condition», comme l’affirme le personnage du Dr Cyprien Matignon à sa femme Angélique, dans Les pays d’en haut.

Fille de juge et ayant fini première au couvent, la belle Angélique aspire à devenir avocate et annonce à son mari qu’elle quitte Sainte-Adèle et qu’elle prend le train le lendemain pour Montréal. «Tu m’appartiens. (…) Tu peux pas aller à l’université. (…) Jamais une femme passera le Barreau», lui réplique le mari docteur. 

Carole Saulnier, directrice de la Division de la gestion des documents administratifs et des archives de l’Université Laval, croit que la diversité, l’ouverture du milieu montréalais et la présence plus grande d’anglophones ont joué en faveur de l’accès des femmes aux universités montréalaises. 

Si l’Université Laval a mis du temps à accorder l’affiliation aux couvents qui dispensaient le cours classique aux jeunes filles (1925 pour Jésus-Marie, 1936 pour les Ursulines et 1937 pour Bellevue), l’affranchissement des collèges montréalais s’est réalisé dès 1908, permettant ainsi aux filles de s’inscrire plus tôt à l’Université McGill, mais aussi à l’Université de Montréal. Le collège Marguerite-Bourgeois a obtenu en 1910 son affiliation de l’Université de Montréal.

«Les bourgeoises de Montréal voulaient que leurs filles soient bien éduquées pour prendre leur rôle de femmes de ministres, de députés ou de femmes de la haute société», commente l’archiviste. 


Des annuaires de l'Université Laval

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OÙ SONT PASSÉS LES GARS?

Qui aurait prévu une telle évolution et un tel revirement? Un écart de 16,8% en faveur des femmes existe maintenant pour l’accès au baccalauréat dans les universités québécoises. Le taux de diplomation est aussi plus élevé chez les filles que chez les garçons qui entreprennent des études universitaires. Un écart qui augmente sans cesse depuis le milieu des années 1980.

Une douce revanche peut-être pour les pionnières et les femmes qui n’ont pas pu accéder à des études universitaires du simple fait qu’elles étaient de sexe féminin.

La situation inquiète cependant le Conseil supérieur de l’éducation  qui avait déjà formulé une première mise en garde à ce sujet il y a près de 30 ans.

Dans un avis sur les réussites, les enjeux et les défis en matière de formation universitaire au Québec publié en décembre, le Conseil rappelle qu’en 1992, il indiquait que «la disparité de l’accès aux études et de la réussite, au désavantage des garçons et des hommes à différents ordres d’enseignement, y compris au 1er cycle universitaire, entraînerait un risque pour la société de souffrir d’un déséquilibre dont elle a déjà souffert. Car au cheminement scolaire et professionnel tronqué des femmes semble devoir succéder celui des hommes. Une société ne peut se payer un tel déséquilibre dans le développement de ses ressources humaines». 

Le Conseil cite aussi Robert Lacroix et Louis Maheu, qui dans une publication publiée en 2017, s’inquiètent du faible taux de diplomation des hommes qui risque d’entraîner des effets délétères à la fois chez les individus «qui ne réaliseront pas leur plein potentiel personnel» et dans la société qui sera confrontée à un «quantum du capital humain» masculin réduit.

Non seulement le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, mais aussi toute la société devraient se sentir interpellés et concernés par ce déséquilibre qui n’est pas propre au Québec. Même s’il reste encore des avancées à réaliser pour les femmes — elles sont notamment trop peu nombreuses dans des domaines du génie, en physique et en informatique — rien n’empêche d’agir sur plus d’un front. 

Tout n’est pas teinté de rose pour les filles même si elles s’inscrivent à l’université et en ressortent avec un diplôme. 

Le Conseil indique également dans l’avis de décembre que même avec un haut taux de diplomation, les femmes touchent encore souvent un salaire plus bas que les hommes qui détiennent un même diplôme. «Quel que soit leur niveau d’études, les femmes reçoivent à leur entrée sur le marché du travail, un salaire moyen inférieur à celui des hommes.»  Brigitte Breton