En juin, le côté sud de la maison de René Lévesque présentait, à l’instar des autres angles de la demeure, un état de délabrement inquiétant.

Les défenseurs de la maison de René Lévesque sont ravis

NEW CARLISLE — Le décret adopté récemment par l’État québécois afin d’enclencher l’expropriation de la maison de René Lévesque à New Carlisle réjouit au plus haut point les gens militant depuis longtemps pour un déblocage dans cette histoire, dont Jean-Marie Fallu, président de Patrimoine Gaspésie.

Alors qu’il était directeur du Musée de la Gaspésie, il y a 30 ans, M. Fallu, au nom de l’organisme, avait demandé le classement de cette maison où René Lévesque, né en 1922, a grandi. On était loin d’une expropriation. 

«On comprenait alors que c’était un gouvernement libéral, sous Robert Bourassa, et qu’on n’obtiendrait pas ce classement. Aussitôt que le PQ [Parti québécois] a pris le pouvoir [en 1994], on est revenu à la charge. En 1995, on a obtenu le statut de reconnaissance, ce qui n’est pas un classement […] Mais il était possible d’obtenir des subventions pour restaurer la maison avec une reconnaissance patrimoniale», précise M. Fallu.

Le statut de bâtiment classé s’est matérialisé en 2012 quand le gouvernement du Québec a adopté la loi sur le patrimoine culturel.

Toutefois, la maison de René Lévesque, située au 16, Mount Sorel, a défrayé la manchette à de nombreuses reprises depuis 25 ans parce que son propriétaire, Denis Cloutier, et le ministère de la Culture n’ont jamais réussi à s’entendre sur un calendrier et un budget de rénovation, et sur la forme que devait prendre cette réfection.

Détérioration

La maison s’est détériorée significativement depuis 1994. Les travaux entrepris par M. Cloutier n’ont jamais abouti. Des traces de travaux sont visibles du côté ouest de la demeure vieille de 114 ans. Une bâche bleue est étendue le long de la véranda depuis des années. Elle en cache l’intérieur.

«Au moins, le gouvernement a décidé de procéder. Le ministre Fortin [Luc, ex-ministre de la Culture] avait entamé les démarches d’expropriation en 2017», signale Jean-Marie Fallu.

Le 4 août 2017, le ministre Fortin, un libéral, avait écrit à Denis Cloutier pour lui signifier qu’il était de son devoir d’entretenir la maison convenablement. Le ministre évoquait la possibilité d’exproprier la demeure, bien qu’il notait aussi qu’une voie négociée était préférable, que M. Cloutier reste propriétaire ou non.

Le ministre Fortin a confirmé le 20 septembre 2017 son intention de donner suite à la lettre du 4 août. Il s’agissait alors d’un premier recours à l’expropriation par le ministère depuis l’adoption de la loi sur le patrimoine culturel cinq ans auparavant.

L’affaire a toutefois stagné, tant et si bien que c’est un gouvernement de la Coalition avenir Québec qui la relance. La CAQ devient ainsi le troisième parti à se mêler de la protection de la maison.

Encore du temps

Si le décret ministériel publié le 2 octobre dans la Gazette officielle du Québec confirme un mouvement d’acquisition de la demeure, l’affaire pourrait encore prendre plusieurs mois avant d’être réglée, sinon plus d’un an, souligne Jean-Marie Fallu.

«Le propriétaire peut contester l’expropriation, et il peut contester l’indemnité qu’il recevra», note le président de Patrimoine Gaspésie.

Une telle contestation serait entendue par le Tribunal administratif du Québec. Les décisions de ce tribunal peuvent faire l’objet d’une demande ultérieure de révision devant la Cour supérieure.

Denis Cloutier ne rappelle plus les médias depuis des années. Sa stratégie face à l’expropriation demeure inconnue pour le moment.

Jean-Marie Fallu note qu’il serait très étonnant que le gouvernement québécois reste propriétaire de la maison après l’expropriation. «Il pourrait la céder à la municipalité [de New Carlisle] ou à un organisme subventionné. Ce qu’il souhaiterait, c’est de la céder à la municipalité, je pense.»

Témoin de l’histoire

M. Fallu rappelle aussi que l’État a non seulement le devoir de protéger et de rénover la maison de René Lévesque, mais «il doit aussi montrer une volonté de la rendre accessible au public, du moins en partie, en raison de l’importance du personnage. René Lévesque y a passé son enfance. La maison a joué un rôle très important dans son cheminement. Son père lui avait donné la soif de connaissance et de diffuser cette connaissance. La maison est un témoin matériel d’un personnage d’une grande importance. Nous devons faire comme ça se fait en Europe, pour des personnages comme Beethoven, ou Victor Hugo.»

Décédé en 1987, René Lévesque a été correspondant de guerre, journaliste à la télévision, ministre responsable de la nationalisation de l’électricité sous Jean Lesage, fondateur du Parti québécois en 1968 et premier ministre du Québec de 1976 à 1985. Un site, l’Espace René-Lévesque, retrace les grandes étapes de son parcours, à quelques centaines de mètres de la maison de Mount Sorel.

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SOUPIR DE SOULAGEMENT À L'ESPACE RENÉ-LÉVESQUE

NEW CARLISLE — Le président sortant de l’Espace René-Lévesque, le docteur Louis Bernard, de Maria, accueille aussi avec soulagement l’éventuelle expropriation de la maison de la rue Mount Sorel.

«C’est une bonne nouvelle, ne serait-ce que pour garder cette maison debout. Elle s’en allait», dit-il.

La maison de René Lévesque faisait partie des plans initiaux de l’Espace René-­Lévesque, qui a ouvert ses portes le 8 juin 2018. Le projet a nécessité un investissement de 2,2 millions de dollars, mais l’intégration de la maison n’a jamais pu se concrétiser, les pourparlers avec son propriétaire Denis Cloutier n’ayant pas débloqué.

«On pourrait être intéressé à inclure cette maison dans un circuit, qui pourrait aussi comprendre l’ancien bureau du père de René Lévesque. Il faut que ça se fasse à coût nul pour l’Espace René-Lévesque. Nous n’avons pas les moyens de participer à l’expropriation, à la rénovation de la maison et à son exploitation, mais nous recevons de 3800 à 4000 visiteurs à l’Espace et les gens sont intéressés à voir la maison.»

Le coût de rénovation est inconnu. 

La ministre responsable de la Gaspésie, Marie-Ève Proulx, note pour le moment que «le gouvernement va expulser le propriétaire pour pouvoir prendre possession de la maison René-Lévesque afin de l’utiliser à des fins historiques et patrimoniales […] C’est un geste qui va nous permettre de faire évoluer le dossier […] La première étape est franchie. C’est la plus importante. Comment on va opérationnaliser le reste et la reconstruction de la maison? Ça va se faire, mais on ne pouvait pas avoir accès à la maison. Il faut avoir l’état de la situation avant de faire quoi que ce soit.» Gilles Gagné (collaboration spéciale)