Fannie Carrier et son frère Frédéric ont encore peine à croire qu'ils ont perdu quatre membres de leur famille et deux de ses proches.

Les Carrier «n'oublient pas»

«Le choc que l'on a vécu, il est encore là. Je peine toujours autant à croire que c'est arrivé. La date nous rappelle que ça fait un an, mais dans ma tête, c'est comme si c'était hier. Le deuil, il se poursuit encore. Chaque jour, je me dis que ce n'est pas possible.»
Charles-Élie Carrier, Louis Chabot, Suzanne Bernier, Yves Carrier, Gladys Chamberland et Maude Carrier alors qu'ils étaient au village de Manni avec deux résidents.
Les mots sont ceux de Fannie Carrier. Le 16 janvier 2016, elle et son frère Frédéric recevaient la pire nouvelle de leur vie. Leur père, Yves, 64 ans, leur soeur, Maude, 37 ans, et leur jeune frère Charles-Élie, 21 ans, avaient péri dans un attentat terroriste, la veille, au Burkina Faso. La conjointe de leur père, Gladys Chamberland, et deux proches de la famille de Lac-Beauport, Louis Chabot et Suzanne Bernier, faisaient également partie des victimes.
Le groupe de six terminait un voyage de trois semaines de solidarité internationale au Burkina Faso. Trois d'entre eux, Maude, Louis et Gladys, étaient à quelques heures d'embarquer dans l'avion les ramenant au Québec lorsque des terroristes liés à Al-Qaida ont ouvert le feu dans un hôtel et un café de Ouagadougou. Parmi les 30 victimes qui ont péri sous les balles, les 6 Québécois, qui prenaient vraisemblablement un dernier repas en groupe.
Rencontrés par le Soleil, jeudi, Fannie et Frédéric Carrier sont revenus sur un an de deuil incomplet, entaché d'un sentiment d'injustice indélébile.
«D'abord, il y a eu un tourbillon avec tout le monde et les médias. On ne sait pas comment on va vivre un deuil tant que l'on n'est pas confronté à ça. Au début, tu ne réalises pas pleinement», se rappelle Fannie Carrier. «Encore aujourd'hui, on est pris dans le tourbillon de la vie, notre famille, les amis, notre travail, mais quand on se retrouve seul et on se replonge là-dedans, on ne réalise toujours pas. Il y a encore beaucoup d'incompréhension et une douleur très vive. On n'oublie pas.»
«On en veut encore un peu au monde entier», poursuit Frédéric Carrier, la gorge nouée. «On ne pourra jamais vraiment être en paix avec ça parce qu'il n'y a rien qui va les ramener. Ce serait le fun de savoir que justice a été faite, mais justice ne sera jamais faite. Contre des terroristes, on sera toujours perdants.»
«Pourquoi eux? Pourquoi ce moment précis là?» relance sa soeur à ses côtés. «Ils ne sont pas morts de n'importe quoi. On n'était pas préparé à ça. Ce n'était pas une maladie. C'est des gens qui allaient faire du bien qui se sont retrouvés au mauvais moment au mauvais endroit. Ce que je trouve difficile dans leur mort, c'est qu'à chaque fois que j'y repense, je me dis qu'on les a assassinés. Ce n'est pas un accident. Sans le vouloir, des fois, j'ai des images qui reviennent dans ma tête. Ils ont reçu des balles, on les a tués...»
«Cafouillage» gouvernemental
Le 15 janvier 2016, en entendant la nouvelle de l'attentat à Ouagadougou, Fannie et Frédéric se sont d'abord inquiétés. Ils ont espéré que leurs proches étaient déjà à l'aéroport, en attente de leur vol de retour. Sans nouvelles, le lendemain, le conjoint de leur soeur, Yves Richard, s'est rendu à l'aéroport comme prévu pour ramener les travailleurs humanitaires à la maison. Ils ne sont jamais sortis de l'avion. Personne ne pouvait clarifier la situation. Yves Richard a pris le téléphone lui-même et réussi à joindre la religieuse qui s'occupait du groupe au Burkina Faso. L'information était incomplète, la soeur en état de choc, mais le constat assez clair. Les six Québécois étaient morts.
De la confirmation du décès de leurs proches au rapatriement des corps, tout a été un peu compliqué pour les Carrier.
«Le gouvernement fédéral ne savait pas comment gérer ça. Il y a eu un problème de communication. Personne de la GRC n'est allé voir ma mère, c'est moi qui lui ai dit. Il y a eu un paquet de cafouillage, mais une fois que les choses se sont replacées, il y avait quelqu'un du ministère des Affaires étrangères qui m'appelait tous les jours», raconte Frédéric Carrier, qui dit ne pas en vouloir aux fonctionnaires qui ont dû peiner à gérer le drame très singulier.
Il en a voulu un peu plus au premier ministre, avoue-t-il. «Personne n'a parlé que Justin Trudeau nous a donné ses sympathies alors qu'il se trouvait dans une mosquée où l'on tient des discours radicaux. J'en voulais au premier ministre pour la façon dont il gérait la menace terroriste. On dirait que dans sa peur de créer de l'islamophobie, il s'est mis à les flatter encore plus par après.»
Aujourd'hui, chaque nouvel attentat à l'international replonge Fannie Carrier dans ses mauvais souvenirs. «À chaque fois, je pense aux proches, aux familles. C'est inquiétant parce que je me dis qu'il va y en avoir de plus en plus. Ça ne semble pas se freiner.»
Les médias n'aident pas non plus, croit son frère, dans la multiplication des attentats terroristes. «Si demain matin il y a une injonction mondiale, que les médias n'ont plus le droit de parler d'un attentat, plus le droit de mettre des images, il n'y en aura plus. Parce que les terroristes n'auront plus de vitrines. Ça ne servira à rien de faire un attentat si personne ne sait que tu l'as fait.»
Et puis il y a les terroristes eux-mêmes, le noeud du problème. «Tu te demandes quand les gens vont se réveiller. Quand est-ce qu'on va arrêter en tant que race humaine de mener des combats pour des idéologies, peu importe quelle religion? Quand est-ce que la bêtise humaine va arrêter? Tu pourrais penser qu'on s'améliore avec le temps, qu'avec tout ce qu'on sait, avec l'évolution et la civilisation... Mais non, on dirait qu'on s'empire.»
«C'est l'amour qui nous permet de continuer»
Ils étaient quand même bien des humains, à Québec, à pleurer les défunts, en janvier dernier, dans les semaines suivant l'attentat. Les sympathies ont déferlé de partout. Des voisins, des amis, mais aussi beaucoup d'anciens élèves. Yves Carrier était un directeur d'école à la retraite, sa fille Maude et Louis Chabot des enseignants, Charles-Élie, un moniteur de longue date au camp Le Saisonnier.
Une veille de prière avait été organisée afin de rendre hommage aux six disparus.
«C'était réconfortant, c'est vrai que ça faisait du bien. Mais une fois que cette grosse vague d'amour là est passée, ils ne sont plus là et on se retrouve avec nous-mêmes et notre deuil», pointe Fannie Carrier.
N'empêche, elle et son frère n'ont pu que constater que les Carrier qu'ils connaissaient dans leur vie familiale étaient visiblement les mêmes sur leurs lieux de travail. Généreux et aimants. «Je pense que ce qui fait qu'ils ont touché tant de gens, c'est le positivisme de notre gang. Ils voyaient le beau dans les gens», avance Frédéric Carrier.
«Il suffisait de voir tout le coeur que mettait mon père dans la vie de tous les jours. Je ne l'ai jamais vu travailler en bas de 50 heures par semaine lorsqu'il était directeur d'école. Ce n'était pas du monde qui allait au travail parce que ça leur prenait un emploi. Ils faisaient ça parce qu'ils voulaient le faire, et il le faisait bien.»
«Mon père voyait et cultivait toujours le meilleur chez les gens. Il n'a jamais, jamais parlé en mal de quelqu'un», ajoute Fannie Carrier.
«Des fois, on se demande comment on fait pour continuer à vivre malgré le drame. Au final, je pense que c'est l'amour qu'on a eu, l'amour qui reste. Malgré la haine derrière ce geste-là, c'est l'amour qui nous permet de continuer.»