Ingénieure forestière de formation et «apicultrice de fin de semaine», Claude Dufour travaille sur une maîtrise avec le chercheur Pierre Giovenazzo, spécialiste des abeilles de l’Université Laval.

Les canneberges bonnes pour les abeilles, mais pas trop

Les fleurs de canneberges sont aux abeilles ce que le brocoli est à l’être humain, apparemment: en soi, c’est excellent pour la santé, mais si cela compose les deux tiers de la diète, on se magasine des problèmes. C’est du moins ce que suggèrent les données (encore préliminaires, notons-le) d’une recherche menée à l’Université Laval.

Ingénieure forestière de formation et «apicultrice de fin de semaine», Claude Dufour travaille sur une maîtrise avec le chercheur Pierre Giovenazzo, spécialiste des abeilles de l’UL. Alors que tout le débat public sur ces sympathiques butineuses tourne autour des néonicotinoïdes — et il est vrai que ces insecticides peuvent nuire aux abeilles —, Mme Dufour s’est plutôt intéressée à une tendance récente en apiculture, soit les voyages sur de longues distances pour polliniser des champs. À 100$ ou même 150$ la ruche pour une période de deux semaines, les services de pollinisation procurent des revenus d’appoint intéressants pour les apiculteurs, mais l’on craint que cela réduise la diversité de la diète des abeilles. Et c’est ce qu’a documenté la jeune apicultrice.

«On a fait l’expérience pendant l’été 2016. […] J’avais cinq ruches qui sont allées polliniser des bleuetières, cinq autres qui sont allées faire des canneberges, cinq qui ont fait les deux, et cinq que j’ai gardées au rucher-témoin, sans leur faire faire de pollinisation. […] Et mes résultats préliminaires montrent vraiment du doigt la canneberge», explique Mme Dufour.

Comparées aux colonies qui sont restées au rucher, celles qui ont passé du temps dans des cannebergières ont produit de 25 à 30 kg de miel de moins, une différence énorme quand on sait que la moyenne tourne autour de 40 kg par ruche au Québec (encore que cela varie pas mal). Notons que les ruches qui n’ont pollinisé que des bleuetières n’ont pas souffert de cette baisse.

Diversité alimentaire

Comme la canneberge elle-même n’a absolument rien de nocif pour les abeilles, c’est vraisemblablement une question de diversité d’alimentation qui explique cet écart, bien que Mme Dufour avertit que ses analyses statistiques ne sont pas encore terminées. Elle a en effet examiné ce qui poussait ou était cultivé dans un rayon de 5 km de chaque ruche et a conclu qu’autour des bleuetières, qui se situent souvent en forêt, entre 50 et 60% de la superficie était intéressante à butiner pour les abeilles. Autour des cannebergières, cependant, c’était plutôt 10% parce que ces fermes se trouvent en milieu agricole, où les autres cultures peuvent ne pas intéresser les abeilles — ou alors leurs fleurs peuvent ne pas être synchronisées avec les canneberges, qui fleurissent en juillet. Et à l’intérieur de la zone d’activité intensive, soit un rayon de 1,5 km autour de la ruche, l’aire butinable était de moins de 5%.

En outre, ajoute Mme Dufour, «on a fait caractériser le pollen recueilli par les abeilles. Pour celles qui étaient dans les bleuetières, il y en avait une bonne partie qui provenait d’éricacées [des plantes de la même famille que les bleuets qui poussent souvent dans les tourbières, NDLR], ce qui est très bon. Mais dans les cannebergières, environ 66% du pollen provenait des canneberges». L’étudiante travaille maintenant à déterminer si ces ruches avaient tous les nutriments dont elles ont besoin — ce qui, si les résultats vont dans le même sens, deviendrait un élément de preuve fort.

«Pour nous, les apiculteurs, le mois de juillet est extrêmement important parce que c’est la plus grosse miellée de l’été. Il y a un boom de fleurs partout, c’est là que les abeilles vont faire leurs réserves, c’est là qu’elles vont grossir leur population. Et quand tu les envoies polliniser des canneberges, elles manquent tout ça», dit Mme Dufour.

Fait intéressant, a constaté Le Soleil en consultant des statistiques sur la production de miel au Québec, la récolte semble chroniquement plus faible au Centre-du-Québec et en Mauricie, où elle oscille entre 17 et 22 kg par ruche depuis 2012, contre 30 à 60 kg/ruche ailleurs au Québec. Notons que 65 des 82 producteurs de canneberges de la province sont concentrés au Centre-du-Québec. Il est toutefois trop tôt pour faire un lien formel entre les deux.

Pas un problème simple

Quoi qu’il en soit, les résultats (préliminaires, répétons-le) de Mme Dufour rappellent que la «crise des abeilles» n’est pas un problème simple, même si les médias l’abordent presque exclusivement sous l’angle des pesticides. Si la mortalité hivernale dans les ruches tourne autour de 25% depuis une dizaine d’années alors qu’elle devrait se tenir sous les 15%, ce n’est pas la faute d’un seul facteur.

«Il y a des choses pires que d’autres, dit-elle, et les néonicotinoïdes en font partie, mais il y a d’autres choses aussi. Ce n’est pas juste soit un parasite, soit un pesticide, soit la pollinisation, c’est vraiment une conjonction de problèmes.»