Robert Lepage croit que Jacqueline Desmarais a permis à l’art lyrique de mieux se faire connaître. «Tu as moins l’air d’un Martien maintenant quand tu présentes un projet d’opéra.»

Lepage salue la discrète mécène Jacqueline Desmarais

Dans la foulée de la disparition de Jacqueline Desmarais, décédée il y a une semaine à l’âge de 89 ans, Robert Lepage a tenu à lui rendre hommage sur la page Facebook de la compagnie Ex Machina, soulignant son «incontestable apport dans le domaine des arts, plus spécialement pour l’opéra». Le Soleil a joint le metteur en scène à Stratford, en Ontario, vendredi, pour discuter plus en détail de l’influence de cette philanthrope d’«une grande discrétion».

Pour Robert Lepage, il ne fait aucun doute que Jacqueline Desmarais a joué un rôle de premier plan dans la démocratisation de l’opéra et de l’art lyrique au Québec. Cette femme «très agréable, drôle et facile d’accès» s’est toujours fait un devoir de suivre de près chacune de ses créations. 

Au-delà des sommes investies, dont il ignore l’ampleur, pour soutenir les talents d’ici et des institutions comme l’Opéra de Québec, le metteur en scène croit qu’elle a surtout permis à l’art lyrique de mieux se faire connaître.

«Elle a contribué à faire bouger les mentalités, explique-t-il. Tu as moins l’air d’un Martien maintenant quand tu présentes un projet d’opéra. Elle savait que la survie de l’art lyrique dépendait de gens qui prennent des risques […] La plupart des chanteurs d’opéra québécois ont pu bénéficier de sa fondation pour l’art lyrique. Elle a été très généreuse.»

C’est en 2008 que Lepage a rencontré pour la première fois Jacqueline Desmarais, épouse de l’homme d’affaires Paul Desmarais, décédé il y a cinq ans. Après une projection du Moulin à images, dans le Vieux-Port, son fils André et sa belle-fille France Chrétien étaient venus le saluer. Le metteur en scène a été invité au domaine familial de Sagard, dans Charlevoix, où il a pu échanger avec elle pour la première fois. 

Leurs chemins se sont croisés à plusieurs reprises au fil des ans, dans la capitale ou au Metropolitan Opera de New York (MET), où Lepage avait entre autres assuré la mise en scène de La damnation de Faust, du Ring de Wagner, et de The Tempest. Jacqueline Desmarais a siégé plusieurs années sur le conseil d’administration de l’établissement.

La parole de Mme Desmarais pesait très lourd dans les choix artistiques du MET, croit Lepage. «Elle avait souvent son mot à dire.» D’où la présence de plusieurs artistes canadiens, comme lui-même, François Girard et Yannick Nézet-Séguin, promu récemment directeur musical de la célèbre institution.

«Elle disait souvent qu’il fallait encourager nos p’tits Canadiens-français. Elle était originaire de Sudbury et était très au fait de la cause des francophones hors Québec. Elle avait un certain favoritisme pour les artistes canadiens-français, toutes catégories confondues.»

Diffusions du MET

La contribution de Jacqueline Desmarais à la démocratisation de l’art lyrique, entre autres par la diffusion en direct des spectacles du MET dans les cinémas, est saluée par le metteur en scène. «Le MET prenait un immense risque parce que ça coûtait très cher, mais elle a été favorable à l’idée dès le départ. Elle savait que c’est ce qui pouvait sauver le MET. On oublie souvent qu’aux États-Unis, le gros du financement des opéras est assuré par des corporations, des mécènes et des philanthropes. La Ville de New York assure à peine 1 % du financement du MET, il y a zéro subvention. Finalement, ç’a donné très vite des résultats et ils ont pu financer des œuvres grâce à ce projet.»

Au-delà du coup de pouce financier considérable que Jacqueline Desmarais a fait bénéficier l’art lyrique, ici et ailleurs, Robert Lepage se souviendra d’une femme qui a su rester d’une grande discrétion. «On dit des meilleurs mécènes qu’ils savent demeurer anonymes. Elle a aidé à financer beaucoup de projets dont on ignore l’existence. Elle ne se battait pas pour que son nom soit donné à quelque chose.»

***

Deux ou trois pièces à l’étude pour Le Diamant

À un an de l’ouverture du Diamant, Robert Lepage et ses collaborateurs d’Ex Machina jonglent déjà avec la pièce qui aura l’honneur d’inaugurer l’endroit. «Deux ou trois» créations sont à l’étude pour cette première représentation, des pièces existantes, «mais jamais présentées à Québec ou à Montréal, précise-t-il. On veut quelque chose d’important au plan symbolique.» Dans les circonstances, 887, qui a connu un immense succès populaire et critique, est exclue d’emblée, mais Lepage affirme qu’elle trouvera éventuellement une niche dans la programmation. La date d’ouverture exacte de la salle de la place D’Youville pèsera lourd dans le choix final de la pièce. «S’il y a un retard de deux semaines, il se pourrait que le spectacle retenu ne soit plus disponible.» Pour le moment, le chantier va rondement, explique le metteur en scène. «Ça va très bien, il n’y a pas de mauvaises surprises. Il y a deux semaines, j’ai effectué ma première visite de chantier avec l’équipe d’Ex Machina. Nous avons été agréablement surpris. C’est beaucoup plus excitant qu’on l’avait imaginé. Ça va être vraiment splendide.» 

***

Du cinéma, oui, mais en duo

Auteur de six longs-métrages, Robert Lepage n’écarte pas la possibilité de faire un retour derrière la caméra un jour, mais encore faudrait-il que son emploi du temps le lui permette. «Ce qui est sûr, c’est que je ne referais pas un film seul. J’ai bien aimé mon expérience avec Pedro Pires [pour le tournage de Triptyque, en 2013, une adaptation de sa pièce Lipsynch]. Ça me sied beaucoup mieux. Ce ne sont pas les idées qui manquent pour un autre film, mais mes projets sont tellement excitants que je ne vois pas pourquoi je m’enfermerais pour les cinq prochaines années pour essayer d’en tourner un.» 

***

Un horaire toujours aussi chargé

Impossible de parler à Robert Lepage sans s’enquérir de son emploi du temps, toujours aussi effervescent. Depuis Stratford, en Ontario, où il assure la mise en scène de Coriolan, de Shakespeare, présenté en mai dans le cadre de l’important festival de théâtre de l’endroit, il effectue des sauts de puce à Toronto, où il collabore à une production du National Ballet, et à la reprise de l’opéra Le rossignol, avec la Canadian Opera Company. Lepage sera aussi bientôt à Minneapolis et San Francisco pour des représentations de sa pièce 887. Suivra un séjour d’une dizaine de jours au Japon pour un projet musicothéâtral. Il y a aussi ce spectacle à fignoler avec Betty Bonifassi, SLAV, qui sera présenté au Festival de jazz de Mont-réal. Et, puisqu’il lui reste toujours du temps même quand il n’en a plus, il travaille à la création d’un opéra, en collaboration avec le MET, présenté au prochain Festival d’opéra de Québec. «C’est une grosse année de production», conclut-il.