Le Mont d’Youville se dresse toujours sur les hauteurs de Giffard, à Québec, dans l’attente d’un procès qui s’annonce marquant. Et douloureux.
Le Mont d’Youville se dresse toujours sur les hauteurs de Giffard, à Québec, dans l’attente d’un procès qui s’annonce marquant. Et douloureux.

L'enfer derrière les portes closes du Mont D’Youville

Isabelle Mathieu
Isabelle Mathieu
Le Soleil
Avec plus de 450 victimes potentielles de ce que leurs avocats qualifient de «véritable règne de terreur», l’ancien orphelinat du Mont d’Youville à Beauport deviendra-t-il pour le Québec ce que Mount Cashel a été pour Terre-Neuve? Le point sur un recours collectif qui veut exposer des décennies d’abus perpétrés par des religieuses et des laïcs.

À St-John’s, l’orphelinat lieu de souffrances pour des centaines de garçons a été démoli il y a 20 ans. Plusieurs survivants des agressions viennent à peine d’être indemnisés.

Le Mont d’Youville se dresse toujours sur les hauteurs de Giffard, à Québec, dans l’attente d’un procès qui s’annonce marquant. Et douloureux.

Le 6 août, un peu plus de deux ans après le dépôt de la requête des anciens pensionnaires, le juge Étienne Parent de la Cour supérieure a autorisé l’action collective contre les Sœurs de la Charité de Québec, qui ont fondé et géré l’orphelinat pendant 70 ans, et le CIUSSS de la Capitale-Nationale, l’organisme public qui a pris la relève pour y installer des bureaux du centre jeunesse en 1996.

Ce n’est que le début de la route pour des centaines d’anciens pensionnaires et pour le public, qui n’a accès encore qu’à la pointe de l’iceberg.

Au moment du débat sur l’autorisation cet été, environ 280 personnes avaient écrit ou téléphoné au cabinet Quessy Henry St-Hilaire de Québec qui représente les anciens pensionnaires, racontant par bribes ou en détail les sévices subis durant leur séjour à l’orphelinat.

Depuis l’autorisation, l’équipe d’avocats reçoit chaque jour des appels de nouvelles victimes. Cette semaine, on en dénombrait plus de 450. Le nombre d’agresseurs potentiels suit la même courbe; les avocats en ont identifié 95, dont 67 religieuses.

Les récits des anciens pensionnaires s’accumulent, ajoutant des couches d’horreur. 

Aucune des allégations n’a encore été soumise au test du tribunal. Il faudra encore plusieurs mois, probablement plus d’une année d’interrogatoires hors cour, de requêtes préalables et d’expertise, avant d’arriver au procès.

Jusqu’ici, les avocats des anciens pensionnaires s’étaient contentés d’exposer certains éléments majeurs, pour donner à la cour une idée du type d’abus psychologiques, physiques et sexuels subis par des enfants du Mont d’Youville.

Dans une procédure déposée à la fin août, ils ont décidé d’aller encore plus loin, et de regrouper davantage de ce que les avocats n’hésitent pas à qualifier «d’actes de cruauté». «On voulait montrer qu’on est bien loin des cas particuliers, que c’était un monde d’horreur et de perversion sur des décennies», résume Me Pierre Boivin, du cabinet Kugler Kandestin, spécialisé dans les recours collectifs du genre, qui appuie le cabinet de Québec. Les gens qui nous en parlent sont rendus dans les 80 ans et ils sont encore terrorisés.»

Par le nombre de victimes et d’agresseurs potentiels, la saga du Mont d’Youville pourrait-elle avoir l’amplitude de celle du Mount Cashel, où des abuseurs ont fait au moins 360 victimes? «L’avenir nous le dira», répond Me Boivin, prudent. 

«Actes de cruauté»

Les paragraphes qui suivent ont été difficiles à écrire. Ils seront certainement ardus à lire pour plusieurs lecteurs.

Des enfants hébergés au Mont d’Youville racontent s’être fait frapper la tête contre le plancher, les murs ou le mobilier. Ils auraient reçu des coups de bâton, de règle, de ceinture et même de fouet de la part des religieuses. 

Plusieurs jeunes ont été forcés à prendre des bains d’eau glacée. 

Un enfant qui urinait au lit la nuit devait passer plusieurs jours dans des draps souillés. Une victime raconte comment les religieuses ordonnaient aux autres enfants du dortoir de la rouer de coups alors qu’elle devait rester nue et immobile, toujours comme châtiment après avoir uriné au lit. 

Un enfant qui avait ramené des bottes mouillées s’est fait enfoncer la tête sous l’eau durant plusieurs secondes. 

Un jeune qui pleurait la nuit a été expulsé du dortoir et placé seul dans une pièce sombre.

Une victime aurait été attachée à son lit, sur des crochets dans la buanderie et même complètement nue sur une galerie en hiver parce qu’elle faisait des crises de larmes.

Certaines victimes plus âgées auraient été forcées par les religieuses d’infliger les châtiments à des plus jeunes, sous peine d’être battues.

La loi du silence régnait. Des religieuses auraient dit aux enfants qu’ils ne reverraient jamais leurs parents s’ils dénonçaient les abus.

Une dame raconte que lorsqu’elle avait six ans et demi, elle a réussi à se rendre en cachette dans le bureau de la directrice pour téléphoner à sa mère et lui dire qu’on l’avait forcée à manger le repas dans l’assiette où elle venait de vomir. L’enfant aurait ensuite été battue et obligée de rappeler sa mère pour dire qu’elle avait menti.

100 000 fois «je ne serai pas en retard»

Denis Leclerc, le requérant de l’action collective, est le seul ancien pensionnaire dont le nom est rendu public dans les documents judiciaires. 

À 58 ans, il a passé la majorité de sa vie adulte derrière les barreaux d’une prison. 

L’orphelinat du Mont d’Youville à Beauport a été fondé et géré pendant 70 ans par les Sœurs de la Charité de Québec.

Pour quitter la violence de sa famille, il vivra deux ans au Mont d’Youville, de l’âge de 9 à 11 ans. Le garçon devient l’un des souffre-douleur de John-Anthony O’Reilly, cet éducateur qui a plaidé coupable en 2010 à des sévices physiques sur six autres garçons.

Denis Leclerc raconte s’être fait violemment pousser en bas d’une pente par O’Reilly alors qu’il glissait avec d’autres jeunes. Il s’est alors blessé sérieusement au tibia, dit-il. En plus de se faire fréquemment tirer les oreilles ou serrer la clavicule avec force, le garçon aurait été forcé de manger une pizza presque complète. Il avait eu les voies respiratoires bloquées et souffert d’une indigestion aiguë.

Comme punition, Denis Leclerc dit avoir été forcé d’écrire 100 000 fois «je ne serai plus en retard à l’heure du rassemblement». Il en aurait eu pour huit jours.

Denis Leclerc dit avoir été victime d’une agression sexuelle par une religieuse qui a été administratrice de l’orphelinat. Il la nomme dans la procédure.

Lors d’une récréation, la religieuse l’aurait amené dans sa chambrette et lui aurait offert des bonbons et du chocolat. Elle aurait ensuite pris la main de l’enfant pour la placer sur sa vulve et la force à la masturber. 

Figé, le garçon se sentait obligé d’obéir. Par la suite, il s’est lavé les mains pendant de longues minutes.

À la même époque que Denis Leclerc, dans les années 1970, un autre garçon dit avoir souffert aux mains de O’Reilly. 

En proie à des crises de larmes, le garçon était amené dans une pièce capitonnée, meublée seulement d’un lit, avec une fenêtre à dix pieds de hauteur. O’Reilly le frappait sur ses fesses nues et sur le dos entre 10 et 15 fois, affirme l’ancien pensionnaire. Après la correction, l’éducateur exigeait que l’enfant lui fasse un baiser. Il lui appliquait ensuite un onguent sur ses blessures.

«Malgré la violence de ces abus et l’importance des lésions corporelles, en aucun temps le personnel infirmier n’a signalé aux autorités les abus dont cet enfant a été victime, et ce alors que ces personnes en ont été témoins», peut-on lire dans la procédure.

Agressés par des religieuses

Une ancienne pensionnaire, placée au Mont d’Youville à la fin des années 1960, à l’âge de 16 ans, décrit des agressions sexuelles subies plusieurs fois par semaine, durant un an, aux mains de deux religieuses. La dame a oublié le nom de ses agresseuses. Elle les décrit comme deux femmes dans la trentaine.

Une fois entrées dans une petite chambre, les religieuses demandaient à l’adolescente de se dévêtir. Elles lui auraient pincé les seins, lui auraient frappé les fesses avec une palette de ping-pong et l’auraient masturbée.

Un homme a raconté aux avocats avoir été agressé sexuellement par une religieuse lorsqu’il avait entre 5 et 7 ans. Lui non plus ne se rappelle pas du nom de la religieuse, qu’il décrit comme une femme de petite taille et avec de l’embonpoint et des poils au menton. La religieuse lui faisait des attouchements au moment du bain et aussi la nuit, pour vérifier qu’il était propre, témoigne-t-il. Les agressions sexuelles survenaient chaque semaine, dit-il.

Une autre femme dénonce des agressions sexuelles qui remontent à 1957. Alors qu’elle avait 7 ou 8 ans, une religieuse responsable de la buanderie l’assoyait sur ses genoux, allègue-t-elle, lui enlevait sa petite culotte et lui touchait le pubis durant de longues minutes. Les agressions se seraient répétées durant un an, chaque semaine.

Cette ancienne pensionnaire dit avoir souvent reçu la fessée, au point qu’elle devait rester debout lors des visites de son père, au parloir, car elle était incapable de s’asseoir.

«Pour les dompter»

Un homme décrit des agressions sexuelles et physiques répétées survenues entre 1980 et 1984 de la part de trois éducateurs laïcs qu’il nomme dans la procédure. En l’absence d’accusations criminelles, Le Soleil choisit de ne pas les identifier pour l’instant.

L’un des trois éducateurs lui aurait enfoncé une brosse à cheveux dans l’anus et lui aurait fait de nombreux attouchements aux parties génitales alors qu’il prenait sa douche.

L’homme se souvient que les éducateurs clamaient qu’ils allaient «les dompter», qu’ils étaient des enfants abandonnés et qu’ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient avec eux.

En 1996, les Sœurs de la Charité de Québec se sont retirées complètement de la gestion du Mont d’Youville.

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UN APPEL TOUJOURS POSSIBLE 

Il reste encore une carte dans le jeu des Sœurs de la Charité de Québec et du CIUSSS pour stopper le recours : demander à la Cour d’appel la permission de contester l’autorisation.

En raison de la suspension des délais liés à la crise sanitaire, les parties ont jusqu’à la fin septembre pour demander la permission à la Cour d’appel de les entendre. Il ne s’agit pas d’un appel de plein droit puisque les Sœurs de la Charité de Québec et le CIUSSS de la Capitale-Nationale sont des parties défenderesses dans une action collective.

Un des avocats représentant les Sœurs de la Charité de Québec, Me Christian Trépanier, se dit dans l’impossibilité de commenter la possibilité d’une demande d’appel puisque l’information est strictement protégée par le secret professionnel. 

L’avocat de la congrégation rappelle que les éléments rapportés par les anciens pensionnaires ne sont encore à cette étape que des allégations, «le jugement du juge Parent n’ayant d’ailleurs nullement eu à se prononcer sur la véracité de celles-ci».

Les Sœurs de la Charité de Québec et le CIUSSS auront à se défendre tant pour les fautes des éducateurs et des religieuses que pour les fautes de la congrégation.

Les avocats de la congrégation se sont opposés farouchement à ce que le tribunal ait à examiner les fautes des autorités religieuses. Rien dans la preuve, disent-ils, ne permet de conclure que la congrégation religieuse connaissait les abus.

L’orphelinat d’Youville a été ouvert en 1925 par les Sœurs de la Charité de Québec au 2915, avenue du Bourg-Royal, dans ce qui était à l’époque la ville de Giffard.

En 1965, la congrégation demande l’incorporation de l’orphelinat en personne morale, une corporation sur laquelle siègent des religieuses et des laïcs.

Dans un article de journal de l’époque, l’établissement se présente comme un «institut-internat de protection reconnue d’assistance publique, orienté vers la réintégration du jeune à un milieu aussi normal que possible».

En juillet 1996, les Sœurs de la Charité de Québec se retirent complètement de la gestion et signent une convention de désintéressement avec le CIUSSS de la Capitale-Nationale pour une valeur de 935 370 $.

La Corporation d’Youville est alors fusionnée avec d’autres centres de services sociaux pour créer le Centre jeunesse de Québec.

Aux yeux des demandeurs, le Centre jeunesse a acquis tous les droits et obligations de la Corporation d’Youville.

Dommages punitifs de 20 millions $

L’action collective vise «toutes personnes ou successions de personnes décédées qui ont été victimes d’abus sexuels et/ou physiques et/ou psychologiques par les préposés du Mont d’Youville, incluant par les religieuses de la congrégation des Sœurs de la Charité de Québec, alors qu’elles étaient au Mont d’Youville entre 1925 et 1996».

On a exclu du groupe les personnes qui ont été indemnisées et qui ont exécuté une quittance dans le cadre du Programme national de réconciliation avec les orphelins de Duplessis. 

Le requérant Denis Leclerc réclame au total 2 millions $ en dommages, dont 500 000 $ à titre de dommages punitifs et exemplaires.

Considérant «la gravité des nombreuses fautes commises pendant une si longue période de temps», le requérant réclame pour tous les membres du groupe la somme de 20 millions de dollars en dommages punitifs, en plus des réclamations individuelles. Isabelle Mathieu