Sur la vitrine d’un local désaffecté de la rue Saint-Jean, coin Saint-Stanislas, on peut voir le dessin fort bien réussi d’une vague s’apprêtant à déferler sur un homme qui, monté sur le dos d’un énorme poisson, regarde sa montre.
Sur la vitrine d’un local désaffecté de la rue Saint-Jean, coin Saint-Stanislas, on peut voir le dessin fort bien réussi d’une vague s’apprêtant à déferler sur un homme qui, monté sur le dos d’un énorme poisson, regarde sa montre.

Le Vieux-Québec frappé durement par la COVID-19

Normand Provencher
Normand Provencher
Le Soleil
Sur la vitrine d’un local désaffecté de la rue Saint-Jean, coin Saint-Stanislas, on peut voir le dessin fort bien réussi d’une vague s’apprêtant à déferler sur un homme qui, monté sur le dos d’un énorme poisson, regarde sa montre. Pour les commerçants du Vieux-Québec, l’heure n’est toutefois pas de savoir quand la vague frappera, mais plutôt quand elle se retirera.

De toute évidence, la principale artère commerciale du Vieux-Québec est frappée de plein fouet par la désertion des visiteurs, autant locaux qu’étrangers. Avec, comme conséquence, plusieurs locaux désespérément vides. Suffit de se promener pour mesurer l’ampleur du tsunami. Entre la porte Saint-Jean et le début de la côte de la Fabrique, on en compte une bonne dizaine. 

Dans la vitrine du magasin Nero Bianco, une affiche avertit la clientèle d’une fermeture «dû au manque de circulation sur la rue Saint-Jean».

C’est sans compter tous les restaurants, comme Les trois garçons, Les Frères de la Côte ou Boulay Bistro Boréal, qui, pandémie oblige, ne peuvent plus accueillir les clients dans leur salle à manger. Et pour ajouter à la liste de mauvaises nouvelles, la fermeture du Capitole, annoncée jeudi.

Devant quelques boutiques de souvenirs, les inscriptions sur des t-shirts — Tabarnak!, Deux mètres esti! — témoignent de l’état d’esprit général.

Au point mort

«Depuis que nous sommes tombés en zone rouge, c’est mort, ça n’a pas d’allure. Depuis deux semaines, je fais une vente par jour», déplore le propriétaire du magasin Sport et Chic, Ziad Calil, rencontré alors qu’il prenait l’air sur le trottoir. 

«Avant, les restaurants amenaient de l’achalandage. Les gens s’arrêtaient avant ou après souper, mais là c’est fini. On a dit aux gens de rester chez eux. Comme stimulant économique...» lance-t-il, sans terminer sans phrase.

À défaut de clients à servir, M. Calil consacre ses heures au magasin à peaufiner le site web de son commerce. «La vente en ligne, c’est pas pire, mais ce n’est pas comme des gens qui viennent en magasin.»

Le propriétaire appréhende les prochaines semaines, surtout novembre. «On l’appelle le mois des morts. C’est déjà tranquille en temps normal, alors imaginez en temps de pandémie.» Du même souffle, il appelle de ses vœux la Ville à donner un peu d’oxygène aux commerçants. «Juste un mois de congé de taxes municipales, ça ferait toute la différence.» 


« [Novembre], on l’appelle le mois des morts. C’est déjà tranquille en temps normal, alors imaginez en temps de pandémie. »
Ziad Calil, propriétaire du magasin Sport et Chic

Effet d’entraînement

Plus loin, le propriétaire du restaurant Le Tournebroche, Stéphane Roth, s’affaire avec un employé à enlever les rampes de sa terrasse installée sur le trottoir. Il avait jusqu’au 16 octobre pour le faire, mais devant la situation et la fermeture de son établissement, il a décidé de ne pas attendre. «C’est mollo. Il n’y a plus de travailleurs, tout le monde est en télétravail.»

Au dépanneur Jac & Gil, Nicole Lachance se désespère aussi de la situation. Un «effet d’entraînement» est en train de s’installer selon elle. «Plus les commerces vont fermer, moins il y aura d’achalandage. Moi je suis chanceuse, j’ai des revenus, avec les journaux, les revues, les billets de loterie. Mais ça reste inquiétant. Si j’avais une boutique de linge, pas sûr que je serais capable de passer à travers.»

Plus haut, rue Sainte-Anne, Pierre Langevin, un employé de la boutique Les Trouvailles de Jules avoue que si la saison estivale a été «pas pire», il en va autrement à l’heure actuelle. «C’est tranquille, surtout qu’il n’y a pas de navires de croisières. Cet été, j’ai vu surtout des gens de la région du grand Montréal. Le plus loin venait de Toronto.»

M. Langevin avouait compter sur le Marché allemand de Noël, «qui amène beaucoup de monde», pour doper les ventes, mais c’était avant l’annonce de l’annulation de l’événement, quelques heures plus tard.

De toute évidence, la principale artère commerciale du Vieux-Québec est frappée de plein fouet par la désertion des visiteurs, autant locaux qu’étrangers.

Maigre pitance pour les taxis

Stationné depuis deux heures, près du Château Frontenac, le chauffeur de taxi Omar Fergami attend des clients qui ne viennent pratiquement jamais. Depuis un moment, ses recettes quotidiennes peinent à atteindre la quarantaine de dollars. Ses rares clients sont surtout des gens qui sortent de l’Hôtel-Dieu ou qui partent du traversier pour se rendre à leur rendez-vous médical.

«Je n’ai pas embarqué de touristes depuis belle lurette. Hier, j’ai conduit un fonctionnaire jusqu’à la rue Jacques-Parizeau (près de l’Assemblée nationale). Ç’a monté à sept dollars. Il a été gentil, il m’a donné dix» glisse M. Fergami, qui travaille dans le monde du taxi depuis 11 ans.

«C’est très difficile. On espère de l’aide du gouvernement Trudeau, sinon je vais chercher autre chose», dit-il.

Tranquille au Château

Une promenade dans les environs permet vite de constater que les touristes se font rares. Ici, un couple de Vancouver, de passage dans la capitale après un séjour à Montréal pour un mariage. Là, sur la terrasse Dufferin, trois jeunes filles de Toronto, d’origine japonaise. Un peu plus loin, un autre couple de Toronto, en route pour aller chercher un lunch pour emporter dans un resto du coin.

Dans le hall du Château Frontenac, l’animation habituelle a laissé place au calme plat. Seuls une petite musique et le bruit de la ventilation percent le silence. Dès notre arrivée, le chasseur prend notre température aux poignets. Au fond du hall, sieur Frontenac se sent bien seul dans sa toile accrochée au mur.

Après la fermeture temporaire du Clarendon, la direction du célèbre établissement n’envisage pas de suspendre ses activités. «C’est sûr que c’est plus tranquille que c’était cet été et par les années passées, mais l’hôtel demeure ouvert et on suit les recommandations de la santé publique», résume Maxime Aubin, directeur adjoint marketing et communications, sans toutefois dévoiler le taux d’occupation du Château.

Le mot de la fin revient à Ziad Calil : «Je souhaite de tout cœur que ça se termine le 28 octobre. Il ne faut pas que ça perdure.»

Devant quelques boutiques de souvenirs, les inscriptions sur des t-shirts — Tabarnak!, Deux mètres esti! — témoignent de l’état d’esprit général.