La commissaire Michèle Audette avec ses filles jumelles âgées de 10 ans, Awastia et Sheshka

Le rêve toujours brûlant de Michèle Audette

Le rêve de Michèle Audette, celui d'un avenir meilleur pour les fillettes autochtones du pays, ne s'est pas éteint. Malgré un début de mandat «complexe» et «difficile», la commissaire de l'Enquête nationale sur les femmes autochtones disparues et assassinées n'entend pas baisser les bras et «restera jusqu'au bout».
«Ce rêve-là, je l'ai toujours», a confié Michèle Audette, en entrevue au Soleil. «Pour moi, c'est un projet de société. On va continuer de vivre des périodes très difficiles parce que c'est tellement sensible, politisé. C'est normal. C'est à nous de rester forts. [...] En ce moment, c'est nous qui sommes à l'intérieur. Assurons-nous de le faire.»
La commissaire Audette était à Québec jeudi pour annoncer la première série d'audiences «communautaires» avec les familles éprouvées par la perte d'une des leurs. Neuf dates sont à l'agenda pour l'automne, de septembre à décembre, dont un seul arrêt au Québec, à Mani-Utenam, près de Sept-Îles, le 13 novembre. 
Mme Audette a accepté de revenir sur les 10 premiers mois des travaux de l'enquête, d'un point de vue plus personnel. La tâche n'a pas été mince, dit-elle. La commission a d'ailleurs largement essuyé la critique depuis les dernières semaines, entre autres en raison de la lenteur du processus et le manque de communication. 
Cinq membres de l'équipe ont aussi quitté l'aventure en quelques mois, dont la directrice générale Michèle Moreau qui a démissionné il y a une semaine à peine, évoquant des «raisons personnelles». «On a l'opportunité de mettre un chapitre qui n'a jamais existé dans l'histoire du Canada, de l'intérieur», persiste à rappeler la commissaire. 
«On [la commission] a été trop silencieux», admet-elle. «Plus on l'est, plus on déroule le tapis rouge pour la critique. Notre rôle est aussi de faire l'éducation populaire, d'être des pédagogues, d'expliquer ce qu'est notre mandat, ce qu'on peut et ce qu'on ne peut pas faire. Je pense que ce serait une erreur de recommencer à zéro comme le disent certains». 
Pas «clé en main»
Michèle Audette soutient avoir été la première surprise d'amorcer son mandat dans un contexte «où il n'y avait pas de toit», où tout était à construire, y compris tout le volet administratif, comme l'embauche du personnel. Elle estime que les commissions devraient, à l'avenir, pouvoir disposer d'un bon six mois pour le démarrage uniquement. 
De penser qu'on aurait «un projet clé en main», prêt à se déployer dans les communautés et entendre les familles était loin de la réalité, explique Mme Audette. Arrimer les personnalités des cinq commissaires a aussi été «un bel exercice», ajoute-t-elle, soulevant le caractère «inhabituel» et «unique» de la commission d'enquête. 
«C'est un enjeu complexe, qui ne parle pas juste d'un sujet et sur plusieurs périodes dans l'histoire du Canada. La lunette n'est pas non plus juste sur les femmes, elle est aussi sur les causes systémiques. On n'a pas juste un territoire, on a le Canada au complet», ajoute-t-elle. «Les Métis, les Inuits et toutes les nations autochtones aussi. C'est immense.»
Une complexité qui s'accompagne de «beaucoup de pression», dit-elle. La commission a par ailleurs mis rapidement en place «une unité pour soutenir psychologiquement et émotionnellement tout le monde», commissaires et employés, précise Mme Audette. Pour sa part, la commissaire croit avoir trouvé la clé en «s'autorisant à vivre ses émotions». 
«Quand c'est difficile, je le partage. Quand ce sont de grandes joies, je les partage aussi. Cette guérison-là, je la fais au quotidien pour ne pas flancher parce que c'est un mandat inhabituel. Je n'ai jamais vécu ça de ma vie. C'est beaucoup de pression, mais de la belle pression aussi. C'est tellement enrichissant aussi», résume-t-elle.
Des consultations peu communes
L'Enquête nationale sur les femmes autochtones disparues et assassinées se déploiera dans neuf villes canadiennes au cours de l'automne. Chacun de ces arrêts sera précédé d'une «visite communautaire» faite cet été par des équipes de la commission pour «s'assurer que les familles ne vivent pas de traumatismes». 
Chaque personne qui désirera s'exprimer lors des audiences pourra le faire dans sa langue maternelle, en public ou en privé, accompagné d'un guide spirituel ou non, ou même dans un cercle de partage. Autant de façons seront possibles, avise Mme Audette pour «respecter l'approche traditionnelle des communautés». 
Ceux qui le souhaitent pourront même s'exprimer à travers une oeuvre d'art. Tous ces «conseils» ont notamment été formulés lors de la récente réunion à Whitehorse par «les familles, les survivantes et les organisations communautaires». «Il faut que les gens puissent témoigner à leur rythme, dans un contexte qui leur est confortable», dit-elle. 
À travers le pays
L'équipe se rendra à Thunder Bay (Ontario), à Smithers (Colombie-Britannique), à Winnipeg (Manitoba), à Saskatoon (Saskatchewan), à Halifax (Nouvelle-Écosse), à Edmonton (Alberta), à Yellowknife (Territoires du Nord-Ouest), à Mani-Utenam (Québec) et à Rankin Inlet (Nunavut). Deux «panels d'experts» sont aussi à l'agenda à Winnipeg et à Montréal. 
Il s'agit d'une première phase. Mme Audette a aussi annoncé que d'autres audiences auront lieu à l'hiver et au printemps dans des communautés plus éloignées, notamment au Québec. La commission doit déposer un rapport préliminaire cet automne. Le document final est attendu à la fin 2018, mais un délai sera être demandé à Ottawa, à la fin de l'été. 
L'Enquête nationale - qui s'est ouverte le 1er septembre 2016 et est dotée d'un budget de 53,8 millions $ - a comme mission d'explorer les causes systémiques de violence envers les femmes, les filles et les LGBT autochtones au pays, et de trouver une façon d'honorer la mémoire des victimes. Leur nombre pourrait s'élever à 4000, selon les militants de la cause. Avec La Presse canadienne