Patrick Lavallée, à gauche, et son conjoint, Arnaud Cloart, croient qu'il est facile, au Québec, de vivre pleinement une relation homosexuelle à l'abri de l'homophobie.

Le Québec, un havre pour la communauté gaie

La Russie soulève depuis juin la colère de la communauté gaie à travers le monde en ayant promulgué des lois antipropagande homosexuelle, quelques mois avant la tenue des Jeux olympiques à Sotchi. La France sort tout juste d'un tumulte causé par l'adoption d'un projet de loi autorisant le mariage des personnes de même sexe. À Québec, la 9e Fête Arc-en-ciel est célébrée jusqu'à demain, sans controverse ni manifestation. Le Québec a été l'un des premiers États du monde à autoriser l'union civile aux homosexuels en 2002, et le Canada a suivi en accordant le droit de mariage en 2005. Mais que reste-t-il à faire sur les plans juridique et social? Est-il facile, en 2013, d'être gai au Québec?
Le Québec est à l'avant-garde dans sa lutte contre l'homophobie et en matière de droits des personnes gaies, lesbiennes, bisexuelles et transsexuelles (GLBT). La réflexion n'en est pas pour autant terminée. Certains litiges juridiques demeurent, dont celui du don de sang et de la filiation chez les couples d'hommes.
Le Québec a été l'un des premiers États du monde à légiférer pour reconnaître le droit aux couples de même sexe de s'unir. «On célèbre cette année les 11 ans de l'union civile et les 8 ans du mariage gai. Le Québec est très, très progressiste», affirme Alain Roy, professeur à la Faculté de droit de l'Université de Montréal.
M. Roy rappelle que le législateur du Québec a mis en place l'union civile en 2002, qui donnait droit aux couples homosexuels d'être liés par un contrat, soit trois ans avant que le mariage gai ne devienne légal partout au Canada, en 2005. Le ministre de la Justice était alors le péquiste Paul Bégin.
Selon M. Roy, l'union civile a été implantée à défaut de pouvoir permettre le mariage, qui est une institution de compétence fédérale. Si le Québec avait eu l'autonomie d'implanter une telle loi, «on aurait parlé de mariage, et non pas d'union civile», a-t-il avancé en entrevue au Soleil. Le premier mariage gai de la province a été autorisé par la Cour d'appel du Québec le 19 mars 2004, lançant une première vague. Malgré cette décision, Alain Roy considère quand même que le mariage gai est officiellement légal depuis le 20 juillet 2005. «Le jugement Hendrik, ce n'est pas une décision législative, mais judiciaire.»
La résultante est qu'aujourd'hui, au Québec, les gais et les lesbiennes ont deux options lorsque vient le temps s'unir. «La plupart préfèrent l'original à la copie, le mariage étant l'original. Il demeure le symbole puissant de l'engagement et est reconnu à l'international, contrairement à l'union civile, qui est une institution relativement récente.»
D'un point de vue légal, les couples de même sexe ont essentiellement les mêmes droits que les couples hétérosexuels, à quelques points près.
Là où un progrès peut être fait, croit Alain Roy, concerne la filiation, soit la reconnaissance du lien de parenté à l'égard l'enfant. Si les couples gais et lesbiens ont le droit d'adopter sans contrainte, des modifications pourraient être apportées à l'encadrement sur la procréation assistée.
En implantant l'union civile en 2002, le ministre Bégin avait aussi réformé les règles touchant la filiation. «Ça a passé sous le radar. Il n'y a presque pas eu de consultation. Ça a été décidé en deux semaines», a expliqué M. Roy.
Depuis ce temps, les couples lesbiens ont le droit de recourir, au même titre que les couples hétérosexuels qui seraient infertiles, aux donneurs de sperme. «La mère est celle qui porte l'enfant, et l'autre femme est reconnue automatiquement comme la co-mère. C'est une première mondiale», a souligné Alain Roy. «Je ne vois pas d'autres États qui ont ce genre de système.»
Mais la législation est, selon certains, incomplète, dit-il, puisqu'elle ne s'applique pas de la même façon aux couples d'hommes. «En droit québécois, la mère porteuse est la mère de l'enfant. En général, le conjoint qui aura fourni son sperme se reconnaîtra père de l'enfant.» Si l'autre conjoint veut obtenir le statut de co-père, il devra tenter d'adopter l'enfant en obtenant le consentement de la mère porteuse et du père. Un détail contraignant qui n'en est pas moins symbolique, selon le spécialiste. Contrairement aux donneurs de sperme, qui sont exclus de l'équation pour le lien de parenté, les mères porteuses ne sont pas reconnues comme un tiers nul. «Ce n'est pas le même automatisme. Alors, que faut-il faire? C'est une question de droit controversée au Québec.»
Don de sang
Pour Olivier Poulin, directeur général de la Fête Arc-en-ciel et de l'organisme GLBT Québec, le plus gros point d'interrogation juridique concerne le droit au don de sang pour les hommes homosexuels, qui relève du gouvernement fédéral.
Depuis juillet 2013, il leur est permis de participer aux collectes à la condition qu'ils n'aient eu aucune relation sexuelle avec un autre homme dans les cinq dernières années. Auparavant, il leur était complètement interdit de donner du sang si une relation sexuelle était intervenue depuis 1977.
S'il s'agit en soi d'une avancée, la communauté gaie exige plus et continue d'affirmer qu'il y a discrimination. «Ça me dépasse un peu, a dit M. Poulin. Demandez à n'importe quel hétéro de s'abstenir cinq ans, c'est impossible.»
Plusieurs pays autorisent le don de sang des hommes gais. L'Italie exige quatre mois après le dernier contact sexuel avant de donner du sang. Sans revendiquer un délai aussi court, M. Poulin aimerait une loi autorisant le don après 12 mois. Le Japon, l'Angleterre, la Suède et l'Australie prescrivent notamment ce délai d'un an.
Outre les questions de droit, reste que la grande part du travail de défense des GLBT concerne l'acceptation sociale, croit Olivier Poulin. «C'est bien beau avoir les mêmes droits que les hétérosexuels sur papier, il existe encore de la discrimination sur le terrain. Le plus important, c'est l'égalité sociale. Il faut faire en sorte que la population ait les mêmes valeurs que celles défendues par nos lois, dans les cours d'école, dans les familles, dans les milieux de travail. C'est un peu ce qu'on fait à la Fête Arc-en-ciel, un gros coming out en public.»
La position de l'Église catholique demeure inchangée
Lorsque le projet de loi visant à légaliser le mariage gai a été débattu à la Chambre des communes, en 2005, l'archevêque de Québec de l'époque, le cardinal Marc Ouellet, s'y était opposé. 
Il craignait alors que l'Église catholique perde sa liberté de religion et de voir des curés forcés de procéder à des cérémonies de mariage allant à l'encontre de leurs convictions. 
Près de 10 ans plus tard et malgré une acceptation sociale du mariage gai, «la position de l'Église demeure inchangée», affirme Alain Pouliot, du diocèse de Québec. «L'Église catholique, ce n'est pas une improvisation, c'est fondé sur les écritures», tranche-t-il. «Son [Mgr Ouellet] intervention était pertinente à l'époque. Mais, on est ailleurs.»
L'Église catholique a toujours tenu à respecter les textes de la Bible, «qui privilégient la relation homme-femme».
La loi omnibus du 20 juillet 2005 a cependant protégé la liberté de religion. Les différentes confessions religieuses ont en effet le droit de refuser de célébrer des mariages gais si leur doctrine le leur interdit. 
Au Québec, les mariages gais sont donc généralement célébrés par des notaires, des greffiers ou toute autre personne nommée par l'État. 
Admettant qu'il existe des croyants homosexuels, M. Pouliot a répété qu'il s'agissait du respect des textes saints. «L'Église continue d'accueillir les personnes, mais en respectant son identité. L'Église a choisi d'adopter une attitude d'inclusion. Mais les gens doivent respecter un certain nombre de règles.» 
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Le «plus gros mariage gai de l'histoire du Québec»
Arnaud Cloart et Patrick Lavallée se sont rencontrés il y a trois ans et demi. En quelques semaines, ils avaient la ferme conviction qu'ils allaient se marier. Ce sera chose faite aujourd'hui. Le couple a investi près de 50 000 $ pour célébrer leur engagement, qu'ils qualifient «de plus gros mariage gai de l'histoire du Québec». 
«Au-delà de tout le flafla, notre démarche est sérieuse», a lancé le couple, rencontré à leur résidence de Stoneham. «On ne serait pas mariés si on n'avait pas été convaincus qu'on passerait le reste de nos jours ensemble.»
Voyant au-delà du clivage hétérosexuel-homosexuel, les deux hommes ont décidé de célébrer leur amour, tout en affirmant leur différence. «À mon avis, il y a une certaine curiosité de nos invités. Pour plusieurs, ils se demandent : "Ça se passe comment ça, un mariage gai?"» La plupart du temps, c'est un mariage classique, estiment-ils, comme le feraient un homme et une femme. 
Inspirés de voyages à l'étranger et de spectacles de drag queens internationaux, Arnaud et Patrick ont mis sur pied un véritable cabaret «de Las Vegas».
Deux spectacles sont prévus au cours de la cérémonie, impliquant des drag queens venant du célèbre Cabaret Mado, de Montréal, et des danseurs de l'émission télévisuelle Le match des étoiles.
Pourquoi investir autant dans un mariage? «On a dit à nos invités que c'était parce qu'on s'aimait et parce qu'on en avait les moyens», ont-ils répondu.
N'empêche qu'ils comprennent la chance qu'ils ont de pouvoir se marier en toute liberté. Arnaud, Français d'origine, mais habitant au Québec depuis 14 ans, craignait davantage la perception des membres de sa famille que les réactions de son entourage au Québec. «En France, on dit souvent que c'est la vieille mentalité, mais ça n'a pas été le cas.» Près de 23 membres de sa famille en Europe ont accepté l'invitation, alors que le mariage gai est légal depuis moins d'un an chez les Français. «C'est énorme.»
Quant à Patrick, son père était lui aussi homosexuel, mais l'a vécu à une autre époque, où il était très difficile de s'affirmer. Qualifiant le parcours de son père de très tumultueux, il a craint à un moment de sa vie de n'être lui-même jamais accepté. «Quand j'avais sept ans, les adultes m'écoeuraient à cause de mon père», a-t-il confié. «À 15 ans, je me suis trouvé une blonde, pour faire comme tout le monde.»
Après tout, jusqu'au milieu des années 70, l'homosexualité était encore considérée comme une maladie mentale et n'a été décriminalisée qu'en 1969, sous le premier ministre libéral Lester B. Pearson. Pierre Elliott Trudeau était alors ministre de la Justice. 
Les temps changent
Mais le couple réalise que la situation a bien changé et qu'il est facile, aujourd'hui au Québec, de vivre une relation homosexuelle, à l'abri de l'homophobie.
Reste qu'ils évitent, de leur propre aveu, de se tenir la main en public ou dans un établissement hétérosexuel, d'où l'importance d'avoir des établissements gais.
Mais il ne faut pas non plus trop s'isoler, estime Patrick. «C'est le fun aussi de vivre avec tout le monde. À te faire un ghetto, tu peux presque te bâtir une prison.»