Le Québec «tricoté moins serré» que le reste du Canada?

L'affirmation
«Comparé au reste du pays, le Québec est une société aliénée où la méfiance règne à des niveaux presque pathologiques, à laquelle manque plusieurs éléments du capital social que les autres Canadiens tiennent pour acquis. Ce qui est en porte-à-faux avec l'idée répandue et l'image que le Québec a de lui-même [...] d'être un endroit plus communautariste que le reste du Canada», écrivait le directeur de l'Institut d'études canadiennes de l'Université McGill Andrew Potter, lundi, sur le site du magazine MacLean's.
Les faits
Le «capital social» dont parle M. Potter est un sujet en vogue en sciences sociales. Grosso modo, c'est la force du lien qui unit les gens d'une même société. Ces gens-là s'impliquent-ils dans leur communauté ou restent-ils plutôt isolés chacun dans son coin? Les voisins socialisent-ils entre eux, s'entraident-ils entre eux, ou se croisent-ils sans se parler? Les gens se font-ils confiance ou se méfient-ils les uns des autres? Ce sont-là des questions importantes, parce que la force du lien social est corrélée avec des mesures de bonheur - alors qu'à l'inverse, les communautés les plus atomisées ont souvent des problèmes de suicide, de délinquance, etc.
Or selon M. Potter, le lien social serait «pathologiquement» faible au Québec. Il est évidemment absurde et abusif d'y voir, comme il le faisait, l'explication aux multiples ratés qui ont mené au «scandale» de l'autoroute 13, et M. Potter a d'ailleurs présenté des excuses depuis. Mais sur le fond, cette histoire de méfiance est-elle vraie? La société québécoise serait-elle - ô sacrilège... - «tricotée moins serrée» que le reste du Canada?
M. Potter mentionne plusieurs statistiques de l'Enquête sociale de 2013 de Statistique Canada suggérant notamment que les Québécois seraient moins généreux de leur temps et plus soupçonneux à l'égard des autres. Et ces chiffres sont exacts. Dans les autres provinces, entre 46 et 55 % des gens font du bénévolat pour des organismes communautaires, contre seulement 36 % au Québec. Au Canada anglais, entre 51 et 63 % des gens considèrent qu'on «peut faire confiance à la plupart des gens», contre 36 % au Québec.
À cela, on pourrait ajouter que les Québécois ont longtemps été les champions canadiens du suicide - l'isolement social est un facteur important de suicide -, qu'ils donnent en moyenne 208 $ par année à des organisations de charité, soit nettement moins que dans le reste du Canada (330 à 560 $), qu'ils sont moins nombreux à déclarer avoir trois amis proches ou plus (67 % vs 74 à 82 % ailleurs), moins nombreux à donner un coup de main à leurs voisins (62 % vs 70 à 78 %) et moins nombreux à croire que leur voisin leur ramènerait leur porte-monnaie s'ils le perdaient (42 % vs 44 à 63 %).
L'auteur du texte publié lundi par le MacLean's, Andrew Potter, directeur de l'Institut des études canadiennes à l'Université McGill, s'est excusé, mardi.
Révolution tranquille
Bref, bien que le Québec ne soit pas un lointain dernier dans toutes ces catégories, il fait peu de doute qu'il est une société plus anomique que le reste du Canada, estiment tant le directeur de l'Association d'études canadiennes, Jack Jedwab, que la sociologue de l'Université de Montréal Deena White. Cela remontent à la Révolution tranquille : jusqu'aux années 60, l'Église catholique occupait une place absolument centrale au Québec. Elle a depuis été en grande partie remplacée par l'État, mais payer des impôts plus élevés par «solidarité» envers les plus démunis ne remplace pas les liens sociaux qui viennent avec la charité et l'engagement civique, explique M. Jedwab.
Cependant, si le tissu social est plus faible au Québec, il n'est pas évident que cela soit à un point «pathologique», tempère M. Jedwab. Les taux de suicide du Québec ont suffisamment baissé depuis quelques années pour ne plus faire figure d'aberration dans le paysage canadien, soit entre 12,2 et 13 personnes par 100 000 habitants entre 2009 et 2013. C'est plus que la moyenne canadienne (7,8 à 12,2/100 000), mais pas vraiment différent de ce qui prévaut au Nouveau-Brunswick (9,7 à 13,9) ou en Alberta (12,2 à 13,3).
Et les Québécois ne se disent pas moins heureux que les autres Canadiens - contrairement à d'autres groupes dont le lien social est pathologiquement faible pour vrai. Dans l'Enquête sociale de 2013, 68 % ont donné une note de 8/10 ou plus à leur niveau de bien-être, en plein dans la moyenne canadienne.
Le verdict
En assez bonne partie vrai. Plusieurs indicateurs différents suggèrent que le lien social serait moins fort au Québec que dans le reste du Canada. Toutefois, qualifier la situation de «pathologique» est clairement une exagération.