Le Québec, «ouvert et tolérant»?

L'AFFIRMATION: «Les Québécois sont un peuple ouvert, tolérant. On peut le démontrer [même s'il] y a du racisme ici comme ailleurs [sur lequel] il faut agir», a déclaré Jean-François Lisée plus tôt cette semaine, dénonçant du même souffle ce qu'il considère être une entreprise de «culpabilisation» des Québécois, à qui Radio-Canada et le gouvernement Couillard tenteraient, selon lui, de faire croire qu'ils sont «racistes».
Les faits
Nous ne nous prononcerons pas sur les intentions que M. Lisée prête au Parti libéral et aux journalistes de la SRC - dont l'émission Enquête a publié une série de reportages et un sondage sur l'islamophobie au Québec ce mois-ci. Cela relève davantage de l'interprétation, sinon de la spéculation, que de la vérification des faits.
Sur le fond de la question, peu de gens nient qu'il y ait du racisme, et plus particulièrement un courant islamophobe, dans la Belle Province. Dans le sondage CROP que révélait Enquête, 35 % des Québécois se disaient plutôt ou très défavorable à la construction d'une église catholique dans leur quartier; cette proportion grimpait à 60 % dans le cas d'une mosquée. Les gestes haineux (vandalisme de mosquée, insulte de femmes voilées, etc.) se sont en outre multipliés depuis quelques années.
Maintenant, est-ce beaucoup? Relativement peu? Plus qu'ailleurs? Le point de comparaison le plus fréquemment retenu est, bien sûr, le reste du Canada - ce qui n'est pas sans conséquence, on y revient tout de suite. Dans le sondage CROP, certaines des questions sur l'immigration obtenaient des réponses très semblables de la part des deux solitudes, comme le faisait remarquer M. Lisée. Par exemple, 58 % des Québécois et 60 % du reste du Canada jugent que l'accueil de 40 000 réfugiés syriens est une bonne idée.
Cependant, plusieurs autres questions suggèrent une plus grande ouverture dans les autres provinces. Ainsi, près de la moitié du Canada hors Québec (46 %) estime qu'«avoir un nombre croissant d'ethnies différentes» fait du pays «un meilleur endroit où vivre», contre seulement le tiers dans la Belle Province. Et deux fois plus de Québécois (35 %) que de Canadiens (18 %) estiment que les vêtements liés à une religion devraient être interdits dans les lieux publics.
Les différences relevées par CROP sont cohérentes avec plusieurs autres indicateurs du même type. L'Enquête sociale canadienne, par exemple, a trouvé que seulement 41 % des Québécois ont des contacts réguliers avec «au moins quelques amis appartenant à un groupe ethnique visiblement différent du leur», contre une moyenne canadienne de 59 %. Cela place le Québec sur un pied d'égalité avec des provinces comme le Nouveau-Brunswick et l'Île-du-Prince-Édouard, qui comptent pourtant beaucoup moins d'immigrants (5 % de leur population contre 13 % au Québec).
Une partie de ces différences s'explique peut-être par une méfiance plus forte au Québec envers les religions en général; la Révolution tranquille s'est faite en partie contre l'Église catholique, et la pratique religieuse est plus faible ici qu'ailleurs. Mais par-dessus tout, la comparaison avec le reste du Canada, si naturelle qu'elle soit, introduit probablement une certaine distorsion : le Canada est une des sociétés les plus ouvertes au monde et les plus fières (à bon droit) de sa diversité. Conclure que le Québec est particulièrement raciste parce qu'il montre moins d'ouverture que le RoC revient donc, essentiellement, à dire qu'untel est un coureur lent parce qu'il ne sprinte pas aussi vite qu'Usain Bolt.
Le parallèle avec le Canada montre donc qu'il est possible de faire mieux, pas nécessairement que la Belle Province est raciste.
Nous avons trouvé un indicateur permettant d'élargir la comparaison de manière à peu près satisfaisante. Dans le CROP, 13 % des Québécois se sont dits d'avis qu'il fallait interdire l'immigration musulmane, ce qui est plus que le reste du Canada (8 %). Or dans l'Enquête sociale européenne de 2014, une question sur l'immigration islamique comprenait justement, parmi les choix de réponse, qu'«aucun musulman» ne devrait être accueilli - ce qui, sans être parfait, est raisonnablement comparable.
Dans les pays les plus ouverts, cette réponse clairement raciste est sortie à des niveaux comparables à celui du Canada anglais; ce fut le cas notamment de l'Allemagne (8 %), de la Norvège (9 %) et de la Suède (4 %). Mais la réponse fut plus proche de celle du Québec dans d'autres pays qui ont une réputation d'ouverture, comme le Danemark (11 %) et les Pays-Bas (13 %). Et plusieurs autres sociétés européennes se sont montrées plus favorables à une interdiction complète de l'immigration musulmane, comme la Finlande (18 %), le Royaume-Uni (19 %) et l'Autriche (21 %), voire beaucoup plus favorables en Europe de l'Est (plus de 30 %).
Le verdict
Plutôt vrai. Comme le dit M. Lisée, il y a indéniablement du racisme et de l'islamophobie au Québec, «comme ailleurs» en Occident. Mais, bien que l'on puisse trouver d'autres sociétés qui sont assez clairement plus ouvertes, dont le Canada anglais, il reste que le Québec est beaucoup plus proche des sociétés les plus tolérantes que des plus fermées.