Avec les lunettes de poteux, notre journaliste a essayé de suivre son itinéraire sans se tromper ou causer d’accidents virtuels. Son résultat? Pas fort.

Le pot au volant, moins dangereux que l’alcool?

Conduire avec les capacités affaiblies n’est jamais une bonne idée. Mais le cannabis au volant ne serait pas aussi dangereux que l’alcool, selon un spécialiste.

Professeur au département de psychiatrie de l’Université McGill, le Dr Thomas Brown dirige une équipe de recherche transdisciplinaire sur la conduite avec les facultés affaiblies à l’Institut universitaire en santé mentale Douglas, à Montréal. Avec la légalisation du cannabis qui s’en vient, il a récemment mené une revue de la littérature scientifique sur la marijuana au volant. 

Le Dr Brown le note d’emblée : «la science n’est pas rendue loin» en la matière. «Notre compréhension du phénomène des facultés affaiblies par le cannabis est très superficielle si on la compare avec la connaissance sur les facultés affaiblies par l’alcool».

Néanmoins, les études menées jusqu’à maintenant montrent que les risques de provoquer un accident sont «considérablement plus élevés» pour l’alcool au volant que pour le cannabis, indique le chercheur. 

À la limite légale d’alcool dans le sang (0,08), les automobilistes ont quinze fois plus de chances de causer un accident sur la route. Avec le cannabis, c’est deux fois plus.

La capacité d’adaptation

Certaines recherches indiquent «qu’il y a une capacité de s’adapter à l’intoxication avec le cannabis qui n’existe pas avec l’alcool», souligne le Dr Brown. Ainsi, les conducteurs en état d’ébriété tendent à rouler plus vite et à surestimer leurs capacités, alors que c’est l’inverse pour les conducteurs sous l’effet du pot

Cela ne veut pas dire que fumer un joint avant de prendre le volant est un geste inoffensif, car les capacités psychomotrices et le jugement sont aussi affectés. Mais la probabilité d’être impliqué dans un accident est moins élevée que si on prend un coup.

Sauf si on consomme les deux en même temps, ce qui est souvent le cas, note Thomas Brown. «Souvent, les gens combinent la consommation de cannabis avec l’alcool, et l’avis de beaucoup d’experts est que la combinaison des deux substances a un effet plus significatif», c’est-à-dire encore plus grand que l’alcool consommé seul. 

En ce qui concerne la marijuana au volant seulement, plusieurs chercheurs s’entendent pour dire que le risque de causer un accident en conduisant avec les facultés affaiblies est «faible à modéré», indique le Dr Brown.

Un de ses collègues chercheurs, le Dr Gordon Smith de l’Université de West Virginia, compare le risque du pot au volant à celui de ruminer une «mauvaise journée au travail» — une forme de distraction mentale qui peut être tout aussi dangereuse sur la route que de fumer un pétard, selon le chercheur américain.

Thomas Brown se dit tout à fait à l’aise avec cette comparaison. Et il se demande si les autorités de sécurité publique — qui doivent composer avec un budget limité — ne risquent pas d’être moins efficaces à contrer l’alcool au volant si elles consacrent trop de ressources à la marijuana.

«Est-ce que ça va diluer nos efforts pour un problème établi et profondément plus sévère — la conduite avec les facultés affaiblies par l’alcool?» se demande le Dr Brown. 

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ON A TESTÉ LES «LUNETTES DE POTEUX»

Une chance que je ne conduisais pas pour vrai. 

La semaine dernière, j’ai enfilé des «lunettes de poteux» dans les bureaux du CAA-Québec, à Québec. J’avais les mains sur un volant posé sur un bâton avec une roulette que j’essayais de promener sur un tapis avec des routes miniatures. Sur le tapis, il y avait aussi des lumières rouges clignotantes, des intersections, des ronds-points et des passages à niveau. 

Sans les lunettes, j’ai eu 15 secondes pour planifier mon trajet et le mémoriser. Puis, avec les lunettes de poteux — conçues pour simuler l’effet de la marijuana sur le cerveau —, j’ai essayé de suivre mon itinéraire sans me tromper ou causer d’accidents virtuels. 

Mon résultat? Pas fort. Je n’ai pas suivi le parcours prévu, j’ai raté des lumières et je me suis arrêté là où il ne fallait pas. Ma conduite était très lente et je louvoyais sur la route. J’avais l’impression d’être saoul. 

Ce n’était pas tout à fait faux. «L’exercice vient altérer vos fonctions exécutives, les fonctions [du cerveau] qui vous permettent d’accumuler un certain nombre de choses à faire, de les mettre en ordre, de vous faire un plan de match et de l’exécuter», explique Marco Harrison, directeur de la Fondation CAA-Québec. 

Plus précisément, le cannabis altère la coordination, le temps de réaction, l’attention, l’aptitude à prendre des décisions et la capacité à évaluer les distances, énumère M. Harris. 

Les lunettes de poteux font partie de la trousse de simulation Fatal Vision, qui sera achetée en plusieurs exemplaires par les Forces armées canadiennes. Elles déforment la lumière, modifient la perception des couleurs et la profondeur de champ.

Un aperçu

Les lunettes donnent un aperçu de la conduite avec les facultés affaiblies par le cannabis, mais ne reflètent pas exactement l’effet de la substance celle-ci, précise M. Harrisson.

Selon le CAA-Québec, le cannabis au volant multiplie par deux le risque de provoquer un accident sur la route. Lorsque l’alcool s’ajoute à la marijuana, le risque est multiplié par 14. Ces données proviennent de l’association française Prévention routière, mais les études scientifiques ne vont pas toutes dans ce sens (voir notre entrevue ci-dessus).

Selon un sondage mené par l’association d’automobilistes, au Canada, plus d’un jeune sur quatre croit que le cannabis n’affecte pas la conduite, ou même l’améliore. «Il faut travailler pour défaire ces mythes-là», dit Pierre-Olivier Fortin, porte-parole du CAA-Québec. 

Ce mois-ci, la Fondation CAA-Québec part en tournée dans les écoles secondaires du Québec pour sensibiliser les étudiants de 5e secondaire aux effets du cannabis sur la conduite. Les élèves peuvent essayer les lunettes de poteux. Comme elle le dit dans une des ses campagnes de prévention sur YouTube, la fondation espère que les élèves comprendront que «conduire gelé, c’pas mieux que de conduire paqueté».