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L'Auberge du Gargantua est aujourd'hui dans un piteux état, abîmée par le temps et les saisons. 
L'Auberge du Gargantua est aujourd'hui dans un piteux état, abîmée par le temps et les saisons. 

Le patrimoine menacé de la Gaspésie: L'Auberge du Gargantua, le souvenir persistant d'un disparu

Simon Carmichael
Simon Carmichael
Initiative de journalisme local - Le Soleil
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Surtout reconnue pour sa nature sauvage et ses paysages à couper le souffle, la Gaspésie déborde aussi de monuments historiques témoins des premiers jalons de la colonisation de cette partie du globe. Troisième article d’une série de quatre mettant la lumière sur ce patrimoine menacé par le temps. 

«Bonjour Madame, comment on se rend au Gargantua?» Été après été, les commerçants de Percé déçoivent en annonçant aux touristes la fermeture du restaurant mythique. Synonyme de gastronomie, de chaleur humaine et de petits plaisirs, l'Auberge du Gargantua laisse un souvenir encore intact dans la mémoire collective de Percé, mais la bâtisse qui l’abritait, elle, est tout sauf rafraichissante.

Véritable morceau de l’histoire du village touristique, les souvenirs du Gargantua refont surface dès qu’on mentionne le nom de l’établissement. «Ah la belle époque ! Vous me rappelez de beaux souvenirs ce matin!», s’exclame  Nicole Leblanc, qui habite Percé «depuis toujours». Certes apprécié des touristes, y aller était aussi «un petit bonheur» que s’offraient les Percéens. 

Le souvenir de l'Auberge du Gargantua est encore bien vivant dans la mémoire et les archives des gens de Percé.

Arrivés tout droit de la Bretagne, M et Mme Péresse servent les premiers clients du Gargantua le 24 juin 1959. Situé sur la Route des Failles, au sommet d’une montagne avec une vue imprenable sur l'arrière-pays gaspésien, le Gargantua était une véritable expérience. La vue offrait des couchers de soleil si magnifiques que les propriétaires se faisaient un devoir de sonner une cloche quand le ciel s’enflammait en soirée pour s’assurer que tout le monde y porte attention «C’était presque un spectacle. M. Péresse y jouait un personnage tellement sympathique. L’ambiance était toujours très chaleureuse», se rappelle le fondateur et directeur du Musée Le Chafaud de Percé, Jean-Louis Lebreux.  

Le couple était l’âme du restaurant. Sept jours sur sept, ils s’y retrouvaient, au grand plaisir des gastronomes. «C’était un vieux vicieux», plaisante Mme Leblanc en se rappelant M. Péresse. «Quand quelqu’un ne savait pas comment manger du crabe, il prenait une pince et donnait un cours. À la fin de la présentation, il prenait le gros morceau de chair et le mangeait. C’était tout qu’un personnage», raconte-t-elle. Ce genre d’histoire, tout le monde les répète à Percé. D’un ours qu’il avait presque réussi à domestiquer aux verres de vins qu’il se servait à même la bouteille des clients, tous en gardent un souvenir plus que positif.

M. et Mme Péresse devant l'Auberge du Gargantua

La réputation de l’établissement n’était plus à faire, attirant même les hommes politiques les plus puissants. En mai 1987, François Mitterrand s’y était même rendu pour partager un souper avec le premier ministre. Il avait tellement apprécié l’expérience qu’une fois de retour en France, il avait fait parvenir un cadeau au cuisinier de l’époque, Roger Caron. Pierre-Elliott Trudeau y était aussi allé, tout comme de nombreux autres dignitaires, artistes et gens d'affaires. «C’était vraiment un incontournable pour tout le monde, des touristes aux plus grands», note M. Lebreux. 

Au début des années 2000, M. Péresse est rattrapé par la maladie, le forçant à s’absenter de plus en plus de son restaurant bien aimé. Sa femme garde le cap, opérant quelques années alors que la santé de son mari se dégrade. Le 12 mai 2010, Pierre Péresse décède, emportant avec lui une partie de l’âme du Gargantua. 

Cette épreuve a été particulièrement dure pour Mme Péresse, se rappelle Roger Caron, qui a travaillé 41 ans avec le couple, de l’entretien ménager jusqu’aux cuisines. «Ç’a été vraiment difficile pour Mme Péresse. Ça lui a fait beaucoup de peine, ça se voyait et on le sentait», note-t-il, un peu nostalgique. Après un an à administrer le restaurant sans son fidèle acolyte, Mme Péresse prend la difficile décision de mettre la clef dans la serrure de son restaurant bienaimé. «C’est elle qui a fait les frais de la maladie de M. Péresse. Elle aurait dû fermer avant plutôt que de prendre tout ça sur ses épaules. Je n’y suis jamais retourné depuis mon dernier shift» laisse tomber M. Caron, le trémolo dans la voix. 

Le cuisiner Roger Caron a reçu un presse-papier à la suite du passage au Gargantua du président français François Mitterand, en mai 1987. 

Un bâtiment sans âme

Quelques mois après sa fermeture officielle, après l’été 2010, le Gargantua est racheté par Gilles Jean, un homme d'affaires bien connu à Percé. L’aventure fut de courte durée. Un été plus tard, la cloche sonna pour une dernière fois dans la salle du Gargantua, l’établissement ayant perdu son cachet en changeant de mains. «Ça a été un deuil pour les gens de Percé. Les gens en parlaient à l’épicerie, dans les lieux publics. Un monument venait de disparaitre», résume M. Lebreux.

Ces souvenirs sont particulièrement difficiles pour Mme Péresse, qui habite toujours à Percé. Elle n’a pas souhaité revenir sur cette histoire, puisque «ça lui brise le coeur». Après la tentative ratée, le Gargantua a été abandonné, faisant même l’objet de recours par la ville pour des taxes non payées. À quelques reprises, il s’est retrouvé sur la liste des enchères publiques, avant d’y être retiré à la suite de paiements. 

Il est aujourd’hui propriété d’un homme d'affaires de Montréal, Desmond Perkins. Rejoint par Le Soleil, celui qui œuvre dans le domaine de la purification d’eau a mentionné vouloir se départir de la bâtisse, à vendre depuis au moins neuf ans. «Je souhaite vendre à quelqu’un qui aura le potentiel de faire revivre ce fabuleux site. Ce n’est pas mon domaine», note M. Perkins.

«Nous avons eu des problèmes dans les dernières années, notamment avec les taxes, alors j’ai pris le contrôle [de la propriété] pour m’assurer que ça n'arrive plus», conclut-il. À vendre pour «environ 700 000$» depuis plusieurs années, le prix du bâtiment, mais surtout l’immense terrain, est désormais affiché à plus ou moins 475 000$, selon M. Perkins.

Depuis son dernier service, le Gargantua a perdu son lustre d’antan. Graffitis, vitres brisées et portes placardées, il est aujourd’hui un endroit où les squatteurs vont passer la nuit. «Ce n’est plus le Gargantua, c’est juste une bâtisse. C’est extrêmement triste», conclut Mme Leblanc, peinée. 

Après sa fermeture, le Gargantua est devenu un squat, ravagé par le vandalisme et les graffitis.

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