Kéven Coté
Kéven Coté

Le pardon admirable des parents de Kéven Côté

Isabelle Mathieu
Isabelle Mathieu
Le Soleil
«Vous m’avez pardonné alors que moi-même, je ne peux pas et je ne pourrai jamais me pardonner.»

Émerick Beaulieu, 21 ans, est responsable de la mort de son ami d’enfance Kéven Côté, 19 ans.

Le 6 décembre 2019, Émerick et Kéven quittent Québec pour aller rejoindre des amis dans un chalet du Lac des Plaines, à Saint-Cyrille-de-Lessard, dans la MRC de L’Islet.

Ils font la fête là-bas jusqu’à tard dans la soirée. Les jeunes dorment sur place. Le lendemain matin, Émerick, Kéven et un troisième jeune homme reprennent la route pour retourner à Québec. Kéven doit travailler dans une épicerie ce jour-là.

Émerick conduit beaucoup trop vite sur la route principale qui traverse le village de Saint-Cyrille-de-Lessard : 113 km/h dans une zone de 50 km/h. 

Au sommet d’une petite butte, la voiture se soulève et quitte la chaussée. Émerick perd le contrôle du véhicule et percute violemment une maison. Kéven Côté, qui était assis immédiatement derrière lui, est grièvement blessé lors de l’impact. 

Le conducteur, lui, n’a presque rien, ni l’autre passager. Des prises de sang révéleront que ce matin-là, Émerick avait encore un taux d’alcoolémie de 0,117.

Il a été arrêté pour conduite avec les capacités affaiblies par l’alcool causant la mort et conduite dangereuse.

Les parents de Kéven, Caroline-Julie Bastille et Jean-François Côté, ont dû prendre la déchirante décision de débrancher leur garçon des appareils qui le maintenaient en vie artificiellement. Les blessures étaient telles que Kéven n’avait aucune chance de survie, leur ont dit les médecins.

Pardonner pour mieux avancer

Dès le début du drame, au-delà de leur douleur, les parents de Kéven ont pardonné à Émerick. «En pensées avec Émerick et sa famille, on pense à vous tous! Restez forts et unis! Kéven sera toujours là dans notre coeur!» écrivait Caroline-Julie Bastille sur les réseaux sociaux.

La maman de 42 ans était au palais de justice de Montmagny mercredi pour les représentations sur la peine d’Émerick. Elle était là aussi lorsqu’il a plaidé coupable en juillet.

Cette fois-ci, Caroline-Julie a amené avec elle une photo encadrée de son Kéven, un beau grand garçon timide, qui n’aimait pas les chicanes, rappelle-t-elle.

Bien sûr, les derniers mois été pénibles pour Caroline-Julie, qui s’est résolu à fermer son bistrot au Bas-St-Laurent. «Je ne me voyais plus en mesure d’interagir et d’intervenir lorsqu’un client voudrait partir avec son véhicule en état d’ébriété», a expliqué la mère.

Le père de Kéven, Jean-François Côté, a mis de longs mois avant d’être capable de revenir à son travail, sur la base militaire de Valcartier. À 16 ans, Jordan, le jeune frère de Kéven vit son deuil le plus souvent en silence.

Caroline-Julie veut rappeler à Émerick que la famille lui a pardonné. «On a pardonné pour laisser partir notre fils dans la paix, pardonner pour mieux avancer, pour te permettre à toi, Émerick, de te reprendre dans cette dure leçon de la vie applicable à plusieurs, dit la mère, en s’adressant au jeune accusé. Nous te demandons de continuer d’être une bonne personne et de faire de cet événement difficile un bon exemple pour un changement de société pour tes amis, tes proches et les autres jeunes, en mémoire de ton ami Kéven.»

Émerick va répondre à la famille de son ami quelques minutes plus tard.

L’étudiant en génie mécanique est nerveux, ému. Chacune de ses phrases est entrecoupée d’un douloureux silence.

«J’ai causé terriblement de souffrances, reconnaît Émerick. J’ai anéanti deux familles, dont une qui a dû apprendre à vivre avec la mort d’une personne merveilleuse qui n’apportait que du bonheur et des rires.»

Le jeune homme décrit comment la famille de Kéven l’a accueilli quelques mois après l’accident et comment ils lui ont donné le courage d’affronter la suite. 

«Vous ne m’avez même pas fait de reproche, vous êtes arrivés avec aucune rancune et vous m’avez serré dans vos bras, se souvient Émerick, la voix vacillante. Vous m’avez pardonné alors que moi-même, je ne peux pas et je ne pourrai jamais me pardonner.»

Le jour de l’accident, le père d’Émerick Beaulieu a fait promettre au jeune homme de se relever de cette épreuve et de devenir la meilleure version de lui-même que la société pouvait espérer. «Ça a été la base de mes actions depuis ce jour-là, jure Émerick, qui a complété sa session d’études et mené ses stages. Le souvenir de Kéven et de l’accident vont me guider dans mes actions.»

Trois ans de pénitencier

Émerick Beaulieu a été condamné à une peine de pénitencier de trois ans. C’est la suggestion que le procureur de la Couronne MFrançois Doyon-Gascon et l’avocat d’Émerick Beaulieu Me Maxime Roy ont faite au juge Steve Magnan de la Cour du Québec. 

Tristement, les exemples de décisions en matière de conduite avec les capacités affaiblies causant la mort sont faciles à trouver dans la jurisprudence canadienne, a rappelé Me Roy. 


« Vous ne m’avez même pas fait de reproche, vous êtes arrivés avec aucune rancune et vous m’avez serré dans vos bras. Vous m’avez pardonné alors que moi-même, je ne peux pas et je ne pourrai jamais me pardonner »
Émerick Beaulieu s'adressant aux parents de Kéven Côté

La peine d’Émerick Beaulieu, jeune homme sans antécédent judiciaire, avec un profil positif et l'appui de sa famille, n’est ni clémente, ni sévère, ont estimé les avocats.

Le juge Magnan a accepté la suggestion de peine. Il a aussi entériné l’interdiction de conduire de 39 mois et demi qui suivra la peine de détention.

Avant d’envoyer Émerick vers les cellules du palais de justice de Montmagny, le juge Magnan a remercié la famille de Kéven Côté. 

«Par votre présence et par les mots que vous avez eus, vous allez contribuer par votre sagesse à la réinsertion sociale de M. Beaulieu», affirme le juge Magnan. Il faut penser qu’il y aura un futur pour M. Beaulieu.»