Vérification faite, le plus grand tueur d’humains est incontestablement le… moustique, dont la piqure peut transmettre un nombre impressionnant de maladies.

Le moustique, le meilleur ennemi de l’Homme

Il a détruit des armées. Il a dépeuplé des villes. Il a conquis la planète entière. Dans certains pays chauds, il joue les tueurs en série. Mais au Québec, il se contente généralement de semer la pagaille dans les pique-niques, les baignades en famille ou les séjours en forêt. Voici tout ce que vous préféreriez ne pas savoir sur le moustique, alias le maringouin, alias le meilleur ennemi de l’Homme.

Quelle est la créature la plus dangereuse de la planète? Est-ce le grand requin blanc, le prédateur des mers qui a inspiré le film Jaws? Ou un serpent comme le cobra à monocle, dont la morsure tue en moins d’une heure ? À moins qu’il ne s’agisse de l’hippopotame, considéré comme l’animal le plus colérique et le plus imprévisible de la savane africaine? Non, vous n’y êtes pas du tout. 

Vérification faite, le plus grand tueur d’humains est incontestablement le… moustique, dont la piqure peut transmettre un nombre impressionnant de maladies, notamment la malaria, la dengue, le Zika, l’encéphalite japonaise, le chikungunya et il vaut mieux s’arrêter ici, parce que plusieurs lecteurs commencent déjà à blêmir…

À lui seul, le moustique a tué plus 750 000 personnes à travers le monde, l’an dernier. Six fois plus que toutes les guerres et toutes les attaques terroristes réunies. Et ça ne date pas d’hier. On raconte parfois que sur les quelque 110 milliards d’êtres humains qui ont foulé la Terre, depuis l’apparition de notre espèce, la moitié seraient morts de maladies transmises par un moustique, principalement de la malaria.

Le calcul paraît ambitieux, mais il n’est probablement pas très loin de la réalité.

Parmi les victimes les plus célèbres du moustique, citons le pharaon égyptien Toutankhamon, décédé des effets conjugués d’une mystérieuse maladie des os et de la malaria, il y a 3300 ans. Sans oublier Alexandre Le Grand, en 323 av. J.C. Même le féroce Gengis Khan a probablement été terrassé par la piqure d’un moustique, en 1227.

23 millions contre un

«Connais ton ennemi», conseillait le penseur chinois Sun Tzu, dans son traité L’art de la guerre

On veut bien le croire. Reste qu’au premier coup d’œil, l’ennemi moustique n’a pas l’air bien redoutable. On parle d’un poids plume : il ne pèse pas plus lourd qu’un grain de riz. Ajoutons que sa vitesse ne dépasse guère deux km/h. Pour couronner le tout, il ne vit pas plus de cinq semaines. À l’âge d’un mois, le moustique ressemble souvent à un vieillard, qui se déplace difficilement.

Ce qui fait la force du moustique, c’est d’abord son extraordinaire capacité d’adaptation. Il a colonisé toute la planète, à l’exception de l’Antarctique. On distingue plus de 3500 espèces, dont une soixantaine au Québec. De ce nombre, seulement une minorité piquent l’être humain. Certains s’en prennent principalement aux oiseaux. D’autres aux serpents et aux couleuvres.

«Je me souviens d’un entomologiste spécialisé dans l’étude d’une espèce de moustique qui piquait les grenouilles, explique le microbiologiste Jacques Boisvert. Le gars attirait les moustiques en faisant jouer des enregistrements de chants de grenouilles. Ce n’est qu’un exemple. Beaucoup d’espèces d’insectes piqueurs restent à découvrir. Il y a plusieurs années, un chercheur a découvert trois nouvelles espèces de mouches noires lors d’un séjour à Kuujjuaq.» 

Par dessus tout, le moustique compte sur la force du nombre. En Alaska, un territoire dont la superficie est comparable à celle du Québec, des scientifiques  estiment que le nombre de moustiques tournerait autour de 17 500 milliards. À peu près 23 millions pour chaque être humain ! À la blague, les résidents de l’Alaska surnomment d’ailleurs le moustique «l’oiseau emblématique de l’état».

Dans son livre Géopolitique du moustique, l’écrivain Erik Orsenna prévient que l’Humanité se trouve toujours en infériorité numérique. «En un siècle, l’espèce humaine aura vu passer quatre générations. Les moustiques: […] sept cents. […] Autant d’occasions d’améliorer son adaptation à des milieux changeants par des mutations et des recombinaisons génétiques.» (1)

Un gagnant de la mondialisation

Vous l’aurez deviné. Le moustique raffole de la mondialisation. Grâce à elle, son rayon d’action n’a cessé de s’élargir. Ainsi l’espèce qui peut transmettre la fièvre jaune et le zika, Aedes aegypti, a traversé l’océan atlantique à bord de navires amenant des esclaves en Amérique, dès le 17e siècle. Quant au redoutable moustique tigré, alias Aedes albopictus, qui peut propager la dengue et le chikungunya, il aurait été introduit en Amérique dans des cargaisons de vieux pneus, quelque part au début des années 80.

Pour l’instant, le Québec semble relativement épargné par les maladies transmises par les moustiques. Mais à la faveur du réchauffement climatique, les choses pourraient changer. Le moustique est un vil opportuniste, ne l’oublions pas. En août 2012, l’épidémie de virus du Nil dans la région de Houston, au Texas, constituait un avertissement. 

Cet été-là, la région de Houston était devenue un paradis du moustique. L’hiver précédent a été exceptionnellement doux. De plus, on remarquait beaucoup de propriétés vacantes, un vestige de la crise financière. Un peu partout, des piscines étaient abandonnées, avec leur fond d’eau stagnante et verdâtre. Une aubaine, «pour [un] insecte à qui un bouchon de bouteille contenant quelques gouttes de pluie suffit pour pondre…» (2)

Les résultats sont dévastateurs. 844 personnes vont devoir être hospitalisées. 89 vont mourir.

Le miracle du DDT

Périodiquement, des voix s’élèvent pour exiger l’élimination complète des moustiques de la surface de la Terre. À elle seule, la malaria a tué 445 000 personnes en 2016, principalement en Afrique. Et dites-vous qu’il s’agit d’un progrès énorme! Jusqu’à l’an 2000, le nombre de victimes dépassait le million, à chaque année. 

Un monde sans moustique? Dans les années 40, l’amélioration des conditions sanitaires et surtout l’arrivée du DDT, un insecticide miracle, permettent d’en rêver. Partout, les insectes haïs semblent en déroute. La malaria est balayée de l’Amérique du Nord et de l’Europe.* En Inde, le nombre de cas passe de 100 millions à 50 000, en l’espace d’une décennie.

Au plus fort de l’euphorie DDT, une seule ferme du Texas se vante d’utiliser plus d’insecticide qu’un pays comme la Bolivie au grand complet! Même en 1967, au Québec, des tonnes de DDT sont déversées dans le fleuve Saint-Laurent, pour assurer le confort des visiteurs, lors de l’Exposition universelle de Montréal.

Même la science vend alors la peau du moustique avant de l’avoir tué. «[Le DDT] est devenu un dogme, même dans les universités. À Harvard, par exemple, les professeurs vont cesser […] de mener des recherches sur la malaria. Faire le contraire serait jugé défaitiste ou même «subversif». (3)

Hélas, l’utilisation abusive du produit menace de provoquer une catastrophe écologique. De plus, les insectes développent une résistance. Le grand jour de la victoire finale sur le moustique sera remis à plus tard. Et l’Humanité doit redécouvrir les vertus de quelques méthodes simples pour tenir les moustiques en échec. Comme dira une célèbre travailleuse humanitaire: «Nous pouvons expédier des Humains sur la Lune. Nous pouvons aussi chercher la vie sur Mars. Alors pourquoi n’arrivons-nous pas fournir un moustiquaire [couvre-lit] d’une valeur de cinq dollars à 500 millions de personnes?»

Le festival du moustique

Avec le temps, il a fallu admettre — à regret — que le moustique joue un rôle écologique. Je sais. L’aveu fait très mal.  Dans un article de la revue Nature, un entomologiste estime même que sa disparition ferait diminuer de moitié le nombre d’oiseaux qui nichent dans l’Arctique. (4)

C’est bien connu, la nature a horreur du vide. En cas de disparition du moustique, on redoute aussi que d’autres insectes nuisibles prennent la place. Sur le territoire de l’Alaska, dont il était question plus tôt, les bestioles représentent une biomasse de 43 545 tonnes. Environ le poids de 400 000 caribous adultes. Ou celui de 8000 éléphants d’Afrique, pour les amateurs d’exotisme.

Aujourd’hui, à défaut de viser une victoire définitive, la lutte anti-moustique emprunte parfois à la science fiction. Au Brésil, la ville de Piracicaba se trouve à l’avant-garde de ce qu’on surnomme la technique de «l’insecte stérile». En résumé, on produit des millions de moustiques mâles génétiquement modifiés, de manière à ce qu’ils engendrent des enfants non-viables. Les résultats sont spectaculaires. Dans les secteurs visés, on constate une chute de 80 % du nombre d’insectes capables de transmettre le virus Zika.

C’est dit, le moustique est là pour rester. Et rien ne pourra convaincre la ville russe de Berezniki d’abandonner son Festival annuel du moustique. Pas question de renoncer à l’épreuve qui consiste à capturer le plus d’insectes possibles dans un pot. Sans parler du couronnement de la «fille la plus savoureuse», qui célèbre la malheureuse ayant subi le plus de piqures durant le Festival. Il y a deux ans, la gagnante avait subi un grand total de 43 piqures.

Tout cela semble d’un goût douteux ? Attendez seulement de faire connaissance avec l’humour du Festival, dont cet échantillon servira de conclusion.

«Le soir commençait à tomber. Et Maman moustique s’inquiétait que son fiston ne soit pas rentré à la maison. Quand le petit chenapan arrive enfin, elle s’écrie : Où étais-tu donc? J’étais à demi morte d’inquiétude !

—Tout va bien, lui répond le petit. Les gens que j’ai croisés semblaient très contents de me voir. Même que sur mon passage, ils m’applaudissaient.»

* Aux États-Unis, la malaria tue environ 4 000 personnes par année, dans les années 30. 

(1) Géopolitique du moustique, Petit précis de mondialisation IV, Erik Orsenna, Fayard, 2017.

(2) Le moustique, cet ennemi mondial numéro un qui fait 750 000 morts par an, Le Figaro, 7 juillet 2017.

(3) Mosquito: The Story of Man’s Deadliest Foe, Andrew Spielman and Michael D’Antonio, Hyperion, 2001.

(4) A World Without Mosquitoes, Nature, juillet 2010.

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L'HISTOIRE REVUE ET CORRIGÉE

Que serait l’histoire avec un grand H sans le moustique?

Le 19 octobre 1791, la révolution américaine triomphe avec la reddition de la garnison britannique de Yorktown, en Virginie. Mais sans les ravages causées par la malaria, qui sait si les Britanniques auraient rendu les armes ? On raconte que la moitié des soldats de sa Majesté ne tenaient plus debout. (5)

Quelques années plus tard, les moustiques jouent aussi un rôle déterminant dans l’indépendance d’Haïti, qu’on appelle alors Saint-Domingue. En 1802, la France de Napoléon expédie 35 000 soldats pour écraser la rébellion qui triomphe sur l’île. Plus de la moitié des troupes vont mourir de la fièvre jaune, avant qu’Haïti proclame son indépendance le 1er janvier 1804…

Il y a un siècle, les moustiques vont aussi saboter la construction du canal de Panama. De 1881 à 1914, plus de 26 000 ouvriers vont mourir de la malaria et de la fièvre jaune. Pour compléter le canal, les États-Unis emploient les grands moyens. Des milliers de soldats sont déployés sur les lieux, avec pour mission d’exterminer les moustiques. Les marais sont asséchés. Les lacs sont dynamités. Les flaques d’eau récalcitrantes sont empoisonnées avec de l’insecticide ou même de l’essence.

L’Amérique crie victoire, mais la facture est astronomique. Le coût de l’extermination voisine 10 $ par moustique [environ 260 $ en argent d’aujourd’hui].

Durant la deuxième guerre mondiale, la malaria fait aussi des ravages. Les troupes japonaises occupent les îles qui fournissent la quinine, alors la seule thérapie fiable pour guérir la malaria. Pour l’armée américaine, la maladie devient une calamité. En mai 1943, le général Douglas MacArthur lance un cri d’alarme. «La guerre va être longue si pour chaque division prête à combattre, j’en compte une autre à l’hôpital et une troisième en convalescence.

Au final, les maladies transmises par les moustiques vont tuer plus de soldats américains que l’armée Japonaise. 

Mais tout cela finit par être oublié. Avec le temps, plusieurs maladies transmises par les moustiques finissent par être associées aux pays pauvres. Au point où le prince Phillip, l’époux de la reine Elisabeth pourra même plaisanter, durant une visite d’un hôpital des Caraïbes submergé par les cas de malaria :«Vous avez les moustiques. Moi, j’ai la presse.» 

(5) Malarial Mosquitoes Helped Defeat British in Battle that Ended Revolutionnary War, Washington Post, 18 octobre 2010.

LES MOUSTIQUES «MADE IN QUÉBEC»

Les maladies transmises par les moustiques «made in Québec» ne constituent pas encore un problème de santé publique majeur. On surveille surtout le virus du Nil, apparu pour la première fois en 2002. Depuis, le nombre personnes contaminées varie de manière considérable, au gré des conditions climatiques.

Le record a été atteint en 2012, avec 133 personnes contaminées. L’an dernier, le nombre a baissé à 24. En général, la personne infectée ne ressent guère de symptôme. Mais dans environ 1 % des cas, le virus attaque le système nerveux, ce qui peut entraîner des complications graves, voir mortelles.

Le moustique contracte généralement le virus en piquant un oiseau migrateur infecté. Puis il transmet le virus à l’humain en le piquant. Pourtant, contrairement à une croyance fort répandue, la probabilité de contracter le virus du Nil est plus élevée au cœur de l’été, lorsque le nombre de moustiques a tendance à diminuer.

«Les moustiques de printemps sont plus nombreux, mais les espèces printanières sont rarement des vecteurs de maladie, explique Richard Vadeboncoeur, vice-président au développement des Affaires chez GDG Envrionnement, une entreprise qui propose un contrôle biologique des populations de moustiques*. En été, les choses sont un peu différentes. D’autres espèces se développent. Dans des milieux plus chauds.»

«La chaleur est essentielle au développement du virus dans le corps du moustique, continue M. Vadeboncoeur. Plus il faut chaud, plus le métabolisme augmente la charge virale. En plein cœur de l’été, la chaleur augmente. Il y a moins de moustiques, mais les probabilités d’être contaminé augmente.»

«Si la température descend en dessous de 12 degrés  — disons durant la nuit — le virus arrête de se multiplier, explique le microbiologiste Jacques Boisvert. Il ne disparaît pas. Il va recommencer à se multiplier avec le retour de la chaleur, mais le temps peut finir par lui manquer. Il ne faut pas oublier qu’une femelle moustique ne vit pas beaucoup plus quatre semaines. Entre nous, il n’y a pas de cas de virus du Nil à la Baie James.»

À la faveur du réchauffement des températures, les insectes potentiellement dangereux semblent remonter vers le nord. L’an dernier, on a capturé dans le sud Ontario des moustiques Aedes Albopictus, l’espèce qui peut transmettre la dengue et le chikungunya. On a aussi déniché quelques moustiques Aedes aegypti, susceptibles propager le virus Zika.  Mais on peut parler d’une fausse alerte, puisque les bestioles capturées n’étaient pas porteuses de virus…

* La méthode, utilisée dans une trentaine de municipalités du Québec, consiste à introduire dans les endroits où pondent le moustiques une bactérie qui tuent les larves, notamment en modifiant le degré d’acidité de leur estomac.