Lauréat

Une vie au service de la gastronomie québécoise

Dans la restauration depuis 40 ans, le chef exécutif du AML Louis-Jolliet voue une véritable passion à son métier. À 17 ans, destiné à une carrière dans l’économie, Jean-Claude Crouzet décide de changer de voie et de s’inscrire à l’école hôtelière en France après un été dans la cuisine d’un chef à Montréal. «Je suis entré dans cette cuisine, l’environnement m’a impressionné, mais ce qui m’a le plus impressionné, c’est qu’il y avait une grosse marmite à vapeur où il y avait sur le dessus des coquilles d’oeuf, une espèce de mélange de légumes et de viandes hachées et bouillies et je me suis dit c’est quoi ça. Et on m’a expliqué que c’était une clarification pour un consommé. À partir de là j’ai été perfusé au consommé et je me suis dit, je veux devenir cuisinier», a-t-il confié.

Après ses études et ses classes en France, Jean-Claude Crouzet revient s’installer au Québec en 1981 pour s’occuper du restaurant de l’hôtel Sheraton à Montréal qui vient d’ouvrir. Après huit ans dans l’entreprise, avec dans ses bagages une formation en gestion, le chef cuisinier démontre ses capacités de chef et de gestionnaire dans différentes entreprises. Il a acquis sa notoriété et son expérience, entre autres, à titre de directeur de la restauration et chef exécutif du Loews Hôtel Le Concorde, directeur de la restauration pour la microbrasserie Archibald et directeur général pour Paillard. Il a également agi comme chef et directeur de La Maison Gastronomique Serge Bruyère de Québec ainsi que de l’Hôtel des Gouverneurs Sainte-Foy.

Retour chez AML et la colonie de vacances

Le chef cuisinier n’arrive pas en terrain inconnu chez AML. Il s’agit d’un retour après un premier passage en 2014. À l’époque directeur de la restauration corporative, Jean-Claude Crouzet s’épanouit dans l’entreprise et développe de nouveaux produits. Ses qualités ne passent pas inaperçues et le propriétaire de Paillard, Yves Simard, l’approche pour lui offrir le poste de directeur général et la possibilité d’acheter à un moment opportun l’entreprise. Mais cette vente ne se fera finalement pas et, en septembre 2017, M. Crouzet quitte Paillard. 

Après un court passage chez Nourcy et une pause pour réfléchir à son avenir, il reçoit il y a quelques mois un appel du patron d’AML, Yan Hamel, qui vient de perdre son chef cuisinier. «J’avais le goût de retrouver cet esprit maritime, de convivialité. C’est différent de travailler sur un bateau. Dans un restaurant, c’est important d’avoir une équipe soudée, mais sur un bateau, on vit en communauté. On dort sur le bateau quand on part plusieurs jours. Il se crée une sorte d’ambiance de colonie de vacances. Tout le monde s’entraide. Et ça, c’est quelque chose qu’on ne retrouve pas forcément dans la restauration conventionnelle», explique-t-il. 

Cuisinier et membre d’équipage

À travers tous ses emplois comme chef cuisinier, enseignant ou gestionnaire, M. Crouzet s’est toujours fait un devoir de transmettre sa passion à ses employés. Encore faut-il en trouver. «Quand j’étais chez Paillard, j’ai mis huit mois à trouver un bon pâtissier», révèle-t-il. 

Sur le Louis-Jolliet, Jean-Claude Crouzet encadre une brigade de 25 personnes. Et comme le restaurant se trouve sur un bateau, la première qualité nécessaire n’est pas forcément d’être bon en cuisine ou en salle, mais d’avoir le pied marin et de réussir la formation avec le capitaine et l’examen de sécurité. «On est moins exigeant au niveau culinaire, on offre une formation en cuisine. On recherche avant tout des personnes capables de partir plusieurs jours et de répondre présentes en cas de problème sur le bateau».

Selon lui, le métier est difficile, mais certains jeunes sortent du lots et c’est ce qui lui donne le goût de continuer.

À la fin de la saison estivale, Jean-Claude Crouzet devrait redevenir directeur de la restauration corporatif comme en 2014 pour amener AML à un autre niveau culinaire. 

Jean Mathieu: l’antidote à une crise du logement

Jean Mathieu a passé sa vie à côtoyer le monde des coopératives d’habitation, des organismes sans but lucratif depuis la fin des années 70, incluant un passage à la Société d’habitation du Québec. Depuis 2002, il travaille pour la Ville de Québec à la division des projets majeurs et de la mise en valeur du territoire en ce qui concerne les logements abordables.

Des logements coopératifs et d’autres abordables, il en a vu naître des milliers dans sa carrière. L’objectif, lorsqu’il était au sein des organismes communautaires ou dans la fonction publique, était toujours le même : faire en sorte que les gens à faible revenu, les personnes seules, les familles monoparentales, les personnes vulnérables puissent avoir un logement convenable.

Cela faisait partie de ses valeurs d’entraide et de respect de la dignité des personnes. Des valeurs qu’il a apprises dès son plus jeune âge dans sa famille immédiate et dans la famille élargie où ses parents, ses oncles et ses tantes prenaient soin des autres dans le besoin ou encore des gens qui vivaient des situations difficiles.

Des sourires

«Mon bonheur, expose-t-il pendant l’entrevue, c’est de voir les sourires des locataires, les clefs à la main, qui prennent possession d’un logement décent dans un milieu sécuritaire adapté à leurs besoins. Je sais que l’isolement sera brisé, que les personnes se sentiront bien dans leur nouveau milieu de vie.»

M. Mathieu prend le temps de raconter son parcours dans ce monde du logement social où les gouvernements fédéral et provincial se sont engagés financièrement, ou se sont désengagés au fil des ans. Un parcours qui est le sien, mais aussi celui de l’histoire des enjeux financiers et politiques variant selon les époques et les priorités des élus.

Et aussi une histoire de la Ville de Québec à une époque où les coopératives ont permis la revitalisation des quartiers, comme Saint-Jean-Baptiste, là où les logements étaient délabrés et soumis à l’appétit des propriétaires.

Il se souvient de l’époque du maire Jean-Paul L’Allier qui avait à cœur la création de logements décents pour la densification des quartiers centraux, de l’aide des programmes fédéraux et provinciaux gérés par la Société d’habitation du Québec. Il note aussi la participation de la Société municipale d’habitation de Québec et les engagements de la Ville. Sans oublier les pressions des groupes communautaires qui avaient à cœur la vitalité de leur quartier.

Et l’actuel maire, Régis Labeaume, montre aussi un intérêt pour les logements sociaux et la densification des quartiers existants. À tel point que la Ville lancera une vaste consultation sur le logement durant les prochains mois.

Un antidote

M. Mathieu souligne les efforts de la Ville. Entre 2002 et 2018, 5100 logements ont été construits par l’entremise du programme québécois Accès Logis. Il ne sait pas encore ce que sera l’avenir du programme, mais sa préoccupation l’amène à souhaiter que les actions entreprises se poursuivent, car les besoins de logements convenables sont toujours aussi présents.

C’était une époque où le taux d’inoccupation des logements était à son plus bas, environ 1 %, laissant les locataires aux prises avec des hausses de loyer difficile à avaler. C’est ce qui a fait dire aux gens d’Action-Habitation de Québec :  «Jean Mathieu est l’antidote par excellence à une crise du logement.» Sa compréhension des enjeux a permis à de nombreuses personnes d’éviter le pire. 

Recevoir le prix Régis-Laurin a étonné et réjoui M. Mathieu. Lorsque la directrice de son département l’a avisé qu’elle soumettrait sa candidature pour cet honneur, Jean Mathieu ne voulait pas. Avec des appuis de l’extérieur, il a finalement accepté que les efforts de sa carrière méritaient d’être reconnus.

Le Lauréat

Jacques Leblanc: un an de travail et d’émotions

Bien avant qu’on lui décerne le prix Paul-Hébert, remis chaque année à un interprète s’étant illustré dans un premier rôle au théâtre, Jacques Leblanc sentait qu’il tenait quelque chose de spécial avec le personnage de Salieri dans la pièce «Amadeus». Il le voyait dans le regard du public, à qui il s’adressait directement à titre de narrateur. Il le sentait dans les applaudissements. Son impression a été confirmée par tous ceux qui l’ont interpellé sur la rue pour le féliciter.

«Au théâtre, c’est rare que ça arrive. Je me fais toujours arrêter pour me faire parler de Monsieur Arrêt-Stop dans Le village de Nathalie ou Monsieur Gazou [dans Sur la rue Tabaga]. Mais là! Évidemment que Montcalm est un bassin important de spectateurs du théâtre du Trident. Mais quand j’allais sur l’avenue Cartier, je me faisais arrêter à tous les trois pas…»

À la fin avril, Jacques Leblanc s’est glissé dans la peau du compositeur Antonio Salieri, qui sera rongé par la jalousie lors de l’émergence d’un jeune rival nommé Mozart (campé au Trident par Pierre-Olivier Grondin). Quatre semaines de représentations arrivées au terme d’un an de préparation pour Leblanc, qui portait le personnage central de cette pièce saluée par la critique. 

Il y avait d’abord ce texte colossal à mémoriser. «Je parle rarement de ça, mais là-dedans, il y en avait tellement! Sur trois heures, je devais parler pendant deux heures et demie. C’était effrayant!»

Personnage complexe

Le chemin vers Amadeus a aussi été chargé d’émotions, confie l’homme de théâtre. «Dès le moment où Alexandre Fecteau m’a appelé pour me demander de jouer le rôle, j’étais renversé, raconte-t-il. C’était pour moi une histoire formidable que je connaissais parce que j’avais vu le film plusieurs fois. J’aimais particulièrement ce personnage-là, que je trouvais très complexe. Quand Alexandre m’a appelé, je me suis mis à pleurer. C’est bizarre! C’est comme si je n’avais jamais eu de rôle...»

Le comédien ajoute que la musique l’a souvent ému pendant les répétitions. Et si les représentations ont été exigeantes — surtout qu’elles coïncidaient avec la fin de l’année au Conservatoire d’art dramatique de Québec, dont il est le directeur depuis deux ans —, elles ont aussi été émotives pour lui. Notamment parce que son père et de nombreux frères et sœurs (il vient d’une famille de 10 enfants) sont venus de Trois-Rivières pour le voir jouer.

«C’est comme s’ils venaient célébrer avec moi la beauté de ce rôle dans cette pièce si touchante et si grande. J’étais toujours très pris avec cette émotion d’avoir ma famille dans la salle», note-t-il.

Apprendre encore

Comédien d’expérience et metteur en scène aguerri, Jacques Leblanc dit continuer d’en apprendre sur son métier. Le défi relevé dans Amadeus lui a notamment permis de régler un problème de voix. «C’est un stress qui m’a suivi toute ma vie. Tout à coup, dans ce rôle-là, j’ai appris à me dégager de cette affaire-là», observe l’artiste.

Après cette «grosse année», Jacques Leblanc s’éloignera un peu des planches dans les prochains mois. Il jouera bien dans Les contes à passer le temps en décembre. Mais pour le reste, c’est sur son rôle de directeur du Conservatoire qu’il compte se concentrer. 

«Il faut que ça continue à être une école de haut calibre», tranche celui qui dit travailler pour que son établissement soit une école aimée du public. «C’est important qu’on ne dise pas: “le Conservatoire, c’est une école d’élite”. Ce n’est pas vrai! Ça ne coûte pas cher, n’importe qui peut entrer là. Et n’importe qui peut avoir envie de faire du théâtre ou de la musique dans sa vie…»

Le lauréat

Yvon Fortin: la science en toute simplicité

Yvon Fortin est un vulgarisateur incroyable. Dès la première question, il s’envole dans un discours où, tout d’un coup, la science paraît d’une grande simplicité.

Professeur de physique au Cégep Garneau pendant 35 ans, il est animé par la science, par l’histoire de la science, par les débats que les découvertes et les affirmations scientifiques ont suscités au fil des âges.

Il joue avec les concepts scientifiques comme d’autres jouent avec les mots, comme s’il s’agissait d’un exercice de jonglerie dans lequel tout devient cohérent au fur et à mesure que la discussion avance.

Ce n’est donc pas sans raison que l’Association des communicateurs scientifiques du Québec (ACS) et Radio-Canada lui ont remis le premier prix Thérèse-Patry en raison de son talent de vulgarisateur.

Abordant la gravitation selon Newton, il souligne que l’histoire du scientifique assis au pied du pommier recevant une pomme sur la tête relève plus de la fable que d’un fait. Il relate alors le questionnement de l’homme de science pour faire un détour dans le monde littéraire.

Science et littérature

«Saviez-vous que c’est Voltaire qui a fait connaître Newton aux Français?» Il expose alors le passage de l’homme de lettres en Angleterre au moment des funérailles du scientifique. Et le poème qu’il a écrit sur le personnage. Poème envoyé à la marquise Émilie du Châtelet. Elle écrira à son tour sur la loi de la gravité. Les Français avaient Descartes comme homme de science bien en vue, mais c’est à cause de Voltaire que la France a connu Newton.

Puis, il parle de Galilée, des forces politiques et religieuses en présence qui contestaient le scientifique, des discussions voilées qui reconnaissaient en coulisse la véracité des découvertes, mais qui n’étaient pas approuvables publiquement à cause de la sacro-sainte dogmatique de l’époque.

Il saute dans le monde de l’éducation pour décrire son travail de professeur, les contraintes des programmes, le plaisir d’enseigner, surtout de la nécessité de l’école. Des études, en fait, plus que les institutions d’enseignement. Car faire école, c’est le vrai monde de l’éducation, un processus lent et continu, et surtout durable puisque cela laisse une trace. «Le savoir n’est pas suffisant, clame-t-il. Il faut comprendre, réfléchir.»

«Il faut comprendre et saisir la beauté des théories en science», c’est la phrase dans le programme des cours qui l’a convaincu que l’enseignement serait son monde pour plusieurs années.

Les débats

«Les études, c’est ce qui transforme le monde», avance-t-il en montrant d’un long geste du bras tout ce qui meuble la salle de rédaction du Soleil. Les ordinateurs, les chaises, les téléviseurs, le papier sur les bureaux, «tout cela existe parce que des gens ont étudié» ceci ou cela pour créer des objets. Ily a de la science dans ces objets du quotidien.

Et le voilà parti dans une nouvelle direction pour raconter comment les débats entre des scientifiques aux idées opposées ont fait évoluer la science.

Il revient avec Galilée pour montrer comment, des siècles plus tard, un débat analogue refait surface et hante les tribunes dans le même style d’obscurantisme. «On parlait des problèmes de la couche d’ozone en 1892. On sait depuis longtemps que les scientifiques ont raison quant aux changements climatiques.» Mais comme à l’époque de Galilée, les opposants refusent d’accepter les faits prouvés hors de tout doute dans la cohérence de la science.

Pour lui, au-delà du prix Thérèse-Patry, il y a d’abord eu le choix de ses pairs qui ont soumis sa candidature. Le regard des gens du milieu valait déjà beaucoup à ses yeux. La décision du jury sur sa carrière, il l’a accueillie avec plaisir en disant : «j’espère que mes années d’enseignement auront eu un effet sur tous ces adolescents devenus des adultes».