La force mentale devait avoir le dessus sur le physique pour affronter les imprévus, estime Sébastien Lapierre, premier Canadien à atteindre le pôle Sud en solitaire et en autonomie complète.

Sébastien Lapierre, une marche intérieure au pôle Sud

«Si je ne réussis pas à transmettre des valeurs à mes enfants et à mon entourage, si mon expérience de 42 jours en solitaire pour atteindre le pôle Sud ne déteint pas sur les autres, c'est comme si je n'avais rien fait», avoue Sébastien Lapierre bien au chaud dans sa maison entourée de sa petite famille.
Il y a l'aventure dans le désert glacé, certes, mais la longue marche de 1200 kilomètres sur la neige est aussi une longue marche intérieure. Peu importe la préparation physique, la grande forme frappe le mur du moral à un certain moment. «Lorsque mon moral était au meilleur, la fatigue était moins grande», raconte le papa de 38 ans alors que son fils le colle comme s'il allait partir encore.
Et le moral était très bon. Si bon, d'ailleurs, que les gens du camp de base lui disaient avoir hâte de revoir le personnage le plus heureux de l'Antarctique.
Après avoir fait une expédition à ski au Groenland en 2010, et fait la route du Nord en kayak sur 3000 kilomètres en 2013, atteindre le pôle Sud était le summum des expéditions polaires, car c'est le plus grand désert du monde, le lieu le plus froid de la planète et le plus venteux aussi.
Un grand défi. Mais un défi qu'il caressait presque depuis l'enfance, lui qui aimait les défis dès son jeune âge et qui s'inventait des défis à chaque tempête de neige. «Lorsque j'étais petit et qu'il faisait tempête, c'est certain que je m'habillais pour aller jouer dehors. Je m'imaginais des aventures.»
Force mentale
Ce n'est donc pas d'hier qu'il se prépare à défier la nature, les tempêtes et le froid. Pendant son périple, il a dû affronter une tempête qui, selon les prédictions, devait arriver le lendemain.
Avez-vous eu peur? «Non. Je m'étais préparé. J'ai vu la tempête arriver à l'horizon alors que j'achevais mon parcours quotidien. Je savais que je devais monter ma tente le plus rapidement possible.»
La force mentale devait avoir le dessus sur le physique pour affronter les péripéties, l'inconnu et les difficultés imprévues, affirme-t-il. «C'est lorsque l'on arrive au point de bascule, au point de rupture où le manque de force mentale ferait tout abandonner, c'est à ce moment-là qu'il faut donner l'effort mental additionnel pour passer ce pic afin d'aller plus loin.»
Tout s'est fait en mode automatique. Il s'y était préparé et avait développé ses réflexes par les exercices. Ce n'est pas trop étonnant pour un pompier dont les automatismes font partie de la routine quotidienne lorsqu'il faut répondre aux urgences.
Or, la longue randonnée était aussi une quête intérieure autant, sinon plus, qu'un dépassement physique ou un exploit à accomplir. «C'est un apprentissage de soi dans un périple du genre. Je travaillais sur mon mental et je renforçais ma connaissance de qui je suis. Et je n'ai pas fini de le découvrir.» Cette marche intérieure se poursuit encore dans son esprit, même à la maison entouré de sa conjointe Tania Bouchard et de ses enfants, Édouard et Marie-Soleil.
Les effets de cette quête, les découvertes qu'il a faites seul avec lui-même dans le grand désert de glace, non seulement veut-il les partager, mais il se sent poussé à le faire comme pour compléter le parcours.
Laisser femme et enfants
Dans chaque aventure, il a appris quelque chose, mais c'était la première fois qu'il partait et qu'il laissait derrière lui femme et enfants. Il y avait un «gros» quelque chose de différent qui amenait une dose d'inquiétude. Chaque soir Sébastien et Tania avaient leurs moments de dialogue par texto, pas simplement pour garder le contact, mais pour renforcer les liens. On le sent dans leurs regards pendant l'entrevue.
Et Édouard du haut de ses 3 ans pouvait voir son père sur vidéo tous les vendredis. Des vidéos préparés qui maintenaient la relation. Au fil des jours, souligne Tania, Édouard parlait de son père: «papa faisait ça», «papa disait ça». Aujourd'hui, Édouard, qui colle à son père comme une bande de velcro, ne déjeune pas sans son papa. Marie-Soleil ne cesse de sourire. Et la maman se repose de ses deux mois où elle a pris toute la maisonnée en charge.