Fabiola Masri craint que les femmes voilées ne deviennent des boucs émissaires.

Le hijab, un choix spirituel

Avant les tragiques événements de la Grande Mosquée, Fabiola Masri s'est longtemps considérée comme «une Libanaise vivant au Québec». Musulmane non pratiquante, elle qui n'a jamais porté le hijab (le voile) sent maintenant la nécessité de se réclamer haut et fort de sa confession d'origine. D'abord pour s'opposer à l'islamophobie ambiante; ensuite, pour démontrer que sa religion en est une d'amour et de partage, qu'elle veut démystifier auprès du plus grand nombre.
«C'est très nouveau que je dise ça, mais je crois en cette religion [...] Si aujourd'hui les gens ne savent pas qu'Allah signifie Dieu, on a du travail à faire», explique la propriétaire d'une compagnie spécialisée en nutrition qui, il y a une trentaine d'années, avait quitté son pays natal «en colère», dans la foulée de la guerre civile entre chrétiens et musulmans.
Mariée pendant plusieurs années à un Québécois de souche, mère de deux enfants «qui ne parlent pas arabe et ont l'accent québécois», Mme Masri avoue que l'attentat a semé la consternation chez elle. Deux semaines plus tard, alors que la poussière commence à retomber, elle craint que les femmes musulmanes qui arborent le hijab ne deviennent des boucs émissaires pour ceux qui vivent dans l'«ignorance et la méconnaissance» de l'islam, croyant qu'elles le font par soumission.
«Cette pression faite aux musulmanes portant le hijab pour qu'elles l'enlèvent va à l'encontre de la liberté de la femme», explique celle qui se dit féministe depuis qu'elle est «toute petite». «Dans ma famille, les femmes qui le portent n'ont jamais été forcées de le faire. C'est un choix personnel et aussi spirituel, mais on en parle comme si c'était la même chose que demander à quelqu'un d'enlever sa tuque ou sa casquette en entrant au restaurant.»
«Le choix de ces femmes, poursuit-elle, on peut aussi le voir comme une façon féministe de dire que je veux qu'on me respecte pour ce que j'ai dans la tête, pas parce que je suis jolie ou que j'ai de beaux cheveux. [...] En quoi est-ce que ça change quelque chose dans la vie des autres? En quoi ça heurte nos valeurs? Pourquoi ça me choquerait de voir un juif porter une kippa ou un sikh, un turban?»
La femme d'affaires se souvient de sa grand-mère qui ne sortait jamais sans se mettre un foulard sur la tête. «Et si quelqu'un entrait dans la maison alors qu'elle avait les cheveux découverts, c'est la même chose qu'une Occidentale qui se ferait surprendre chez elle les seins nus.»
Elle se remémore une anecdote, lors d'un séjour à Montréal avec sa fille, alors âgée de 7 ans. Au centre-ville, son enfant s'étonne de découvrir des affiches de femmes nues entourées de néons clignotants. Elle avoue ne pas avoir su quoi lui répondre. «Est-ce que les valeurs québécoises, c'est d'être plus à l'aise devant des femmes qui dansent nues que devant une femme qui porte le hijab par spiritualité?»
Isolement et exclusion
À son avis, jeter l'anathème aux femmes portant le hijab - à différencier de la burqa ou du niqab, deux vêtements qu'elle n'approuve pas - ne fera que mener à leur isolement et à leur exclusion. «Si on fait cette espèce de discrimination, les gagnants seront les extrémistes musulmans, et c'est ça qu'ils veulent.»
Dans sa jeunesse, à Tripoli et à Beyrouth, la nutritionniste de formation a fréquenté des écoles chrétiennes dirigées par des religieuses. «Ça me faisait du bien de voir ces femmes avec ces voiles. Je les regardais avec tellement de respect. Je trouve dommage que maintenant, on passe par-dessus cette spiritualité.»
La ségrégation entre les sexes, au moment de la prière à la mosquée, ne la choque pas, au contraire. Elle y voit plutôt une façon pratique pour les fidèles de mieux se concentrer. «Pensez-vous vraiment qu'un homme va être capable de penser à Dieu s'il prie derrière les fesses d'une femme? On n'est pas dans un cours de yoga, on ne peut pas faire ce qu'on veut.»
À ceux qui craignent de voir les musulmans imposer leurs valeurs à la société québécoise, elle rétorque que le prosélytisme n'est pas dans leur nature. «Les musulmans ne font pas de porte-à-porte à ce que je sache. Pourquoi n'a-t-on pas peur des Témoins de Jéhovah?»
Faire tomber les barrières
Au-delà de tout, Fabiola Masri croit profondément aux valeurs universelles véhiculées par toutes les religions. «Les gens parlent de votre Allah, de votre Dieu, mais c'est le même Dieu que les catholiques, il n'y a pas de différence. À la limite, la définition n'est même pas importante. J'ai toujours cru que les religions servaient à apprendre à mieux vivre en société, à être bon avec les autres, à accepter de mourir un jour. Je crois toujours à ça.»
Si à toute chose malheur est bon, comme le veut le dicton, elle croit que l'attentat a contribué à éveiller les consciences et à faire tomber les barrières. «Je me sens Québécoise pour la première fois. Il n'y a plus de "nous autres" et de "vous autres". Je sens qu'il y a maintenant un discours d'inclusion.»