De toute évidence, il y avait urgence pour plusieurs à se faire couper les cheveux.
De toute évidence, il y avait urgence pour plusieurs à se faire couper les cheveux.

Le grand déconfinement capillaire [PHOTOS]

L’heure du grand déconfinement capillaire a sonné, tôt lundi matin, alors que coiffeuses et barbiers de Québec ont ressorti peignes, rasoirs et colorants afin de redonner un peu d’éclat à une foule de têtes laissées en jachère depuis deux mois et demi. Carnets de rendez-vous remplis, lignes téléphoniques enflammées, équipements et protocoles sanitaires à apprivoiser, la plupart ont lancé la journée avec «la broue dans l’toupette», mais heureux de retrouver leur clientèle.

Au Salon Larrivée, sur l’avenue Royale, dans le secteur Beauport, une dizaine d’hommes aux cheveux gris, des retraités en majorité, ont attendu une partie de l’avant-midi, à l’extérieur, avant de passer sur la chaise de Dany Larrivée, dans le métier depuis 40 ans. De vieux habitués, les Jean-Claude Lévesque, Roger Leclerc, Michel Gauthier, Roger Arbour, et Normand Rousseau, ont dû prendre un numéro à leur arrivée. Comme chez le boucher.

«À 8h15, on était tous ici, avant le propriétaire. Il est resté surpris. Il y en a même un qui est arrivé à 6h30. C’est à se demander s’il n’a pas passé la nuit sur le banc...», lance l’un d’eux, à travers un sympathique chaos.

De toute évidence, il y avait urgence pour tout ce beau monde à se faire élaguer la toison. L’attente, dans le respect de la distanciation physique, a été prétexte à une enfilade de blagues et de souvenirs, comme ceux de cette époque où la coupe de cheveux coûtait six dollars. Aucun ne porte de masque. Une fois à l’intérieur, son usage est «fortement recommandé», est-il écrit à la main, sous le traditionnel poteau de barbier tricolore.

Le Salon Larrivée, qui compte seulement trois chaises, attire l’oeil par son déploiement de couleurs et d’objets hétéroclites.

Le Salon Larrivée, peint d’un étincelant jaune provençal, est une institution dans ce coin de la ville qui donne face au pont de l’Île d’Orléans. Dans la famille, on est barbier de père en fils depuis 1920. Il s’en est coupé du poil ici. «Ça marche c’t’affaire-là, ç’a pas de bon sens», mentionne Michel Gauthier, un ex-ouvrier de la construction. Lorsque le temps le permet, les clients peuvent se faire couper les cheveux à l’extérieur, sur la terrasse.

Le meilleur set-up

En cette première journée de retour au travail, Dany Larrivée n’a pas eu trop de temps pour compter les mouches au plafond. «J’étais supposé avoir deux filles avec moi ce matin, mais elles ne sont pas rentrées parce que je n’avais pas reçu mes visières (de protection). Je devrais les avoir après-midi ou demain», lance-t-il, masque au visage, en s’affairant à débroussailler la tête d’un client, pendant que le téléphone sonne dans l’indifférence. «Y’en a qui font assez durs...», glisse-t-il dans un éclat de rire.

L’endroit exigu, qui compte seulement trois chaises, attire l’oeil par son déploiement de couleurs et d’objets hétéroclites. Des aquariums, un pot de suçons, des minous en peluche, un Buzz Lightyear… «C’est une histoire sans fin, mon affaire», explique M. Larrivée au sujet de la décoration. «Ici, c’est pas trop grand pour rien. J’ai le meilleur set-up : une cabane de même, un cabanon et un grand parking. Je pense à installer une fontaine en arrière, avec des poissons, pour faire pêcher les enfants.»


« À 8h15, on était tous ici, avant le propriétaire. Il est resté surpris. Il y en a même un qui est arrivé à 6h30. C’est à se demander s’il n’a pas passé la nuit sur le banc... »
Un client du Salon Larrivée

Sur une table, un petit carnet renferme les commentaires griffonnés par des clients aux âges vénérables. L’un rappelle que Dany «prenait son biberon» pendant que son grand-père lui coupait les cheveux. 

Débarquée en coup de vent, au volant d’une Jeep noire, une employée, Manuela, vient s’enquérir du moral de son patron. Le nombre de clients la sidère. «Ça me décourage ben raide... Pauvre Dany, il est tout seul. Je travaille pas aujourd’hui. Je rentre seulement jeudi. Mon horaire est comme ça», lance-t-elle, avant de rebrousser chemin pour se rendre chez le vétérinaire avec son chien, atteint d’un abcès.

Les bouchées doubles

De toute évidence, il y avait urgence pour plusieurs à se faire couper les cheveux.

Chez Ocalm, avenue Cartier, la propriétaire Ève Koszowski et son adjoint Florian Van Wambeke étaient fins prêts pour recevoir les premiers clients, dès 7h. Le salon avait fermé ses portes le 18 mars.

«L’agenda est rempli depuis 15 jours et on en a pour trois semaines (sans prendre de rendez-vous). Les appels continuent à rentrer», mentionne Ève. Pour répondre aux exigences sanitaires, des protections en plexiglas ont été installées entre chaque lavabo. Masques, visières et tabliers sont obligatoires. Le salon n’accueille pas plus de trois clients en même temps. 

«On garde une vingtaine de minutes pour désinfecter le fauteuil et tous les instruments qui ont été en contact avec les clients», explique Florian, occupé à balayer les cheveux de Dany, le premier à s’être pointé en cette journée de réouverture. «Il en pouvait plus. Il vient aux 15 jours normalement. C’était ‘le’ client qui avait absolument besoin de moi.»

Les mesures ont été prises afin de répondre aux exigences de la Santé publique.

Florian s’attend à mettre les bouchées doubles pour satisfaire la demande. Il sera au poste de 7h à 20h, six jours par semaine, pour un bon moment. «C’est un peu rushant. Physiquement, la coiffure c’est dur pour le corps. Je suis prêt à en faire un peu plus, mais pas à autant» que certains collègues d’autres salons.

Installée au fond de l’établissement, masque au visage, Séverine confie qu’elle avait réussi à se faire une coloration capillaire pendant le confinement. Mais pas une coupe. «Faut pas exagérer...» Le déploiement des mesures anti-COVID la rassure. Elle essaie de ne pas trop s’en faire. «C’est quand même angoissant. On a pas envie de l’attraper.»

Malgré les coûts engendrés par les règles sanitaires, la propriétaire d’Ocalm ne songe pas à augmenter ses tarifs, du moins à court terme. «J’ai mis une boîte sur le comptoir et les gens peuvent faire une contribution volontaire. Je vais voir ce que ça donne dans deux trois mois. Si je ne rentre pas dans mes frais, je serai obligée d’augmenter mes prix. Je pense que je suis un de seuls salons à faire ça.»

Buée inconfortable

Masques, visières et tabliers sont obligatoires.

Plus bas, rue Saint-Jean, la coiffeuse Amélie, du Salon T’es-tu vu l’allure, était tout sourire de voir arriver comme première cliente Ève, qui avait pris soin de lui apporter un café. «J’ai la chance d’avoir une coiffeuse qui est mon amie. En plus, ça fait du bien d’encourager nos commerces locaux», mentionne cette dernière.

Ici aussi, toutes les mesures ont été prises afin de répondre aux exigences de la Santé publique. De toutes, c’est certainement le port de la visière de protection qui déplaît le plus à Amélie. De la buée se forme sur ses lunettes en raison de la chaleur, d’où son inconfort.

«C’est insupportable. Ça devrait se stabiliser pendant la journée. Ça va dépendre de mon niveau de placoting...»