Le gaz naturel est-il plus propre que l'essence?

VÉRIFICATION FAITE

- L’affirmation

«Par contre, l’exploitation du gaz naturel, il y a un intérêt parce que le gaz réduit de 25 à 32 % les gaz à effet de serre (GES) si on compare par exemple à l’essence ou au diesel», a indiqué cette semaine le ministre des Ressources naturelles, Pierre Moreau, lors d’une entrevue à la station montréalaise du FM 98,5. M. Moreau signifiait qu’il ne voyait pas un grand potentiel pétrolier au Québec, mais que l’exploitation du gaz naturel était à ses yeux plus avantageux. En novembre dernier, son ministère avait également annoncé la prolongation du programme Écocamionnage, qui aide l’industrie du transport lourd à réduire ses émissions de GES, notamment par la conversion au gaz naturel.

- Les faits

Un peu partout dans le monde, des pays ont coupé des parts appréciables de leurs émissions de GES en remplaçant des installations (surtout des centrales électriques) qui fonctionnaient au charbon par leur équivalent au gaz naturel. Mais est-il possible de faire des gains semblables en passant de l’essence au gaz?

La chaleur produite par la combustion d’un carburant se compte généralement en joules, ce qui est une très petite quantité d’énergie — une ampoule de 100 watts, par exemple, dépense 360 000 joules en une heure. D’après des chiffres de l’Agence américaine d’information sur l’énergie, quand on brûle assez de diesel pour générer 1 milliard de joules (ou gigajoule, GJ), la fumée rejetée contient environ 73 kilogrammes de gaz carbonique (CO2), ce qui est légèrement plus que pour l’essence (71 kg). Pour le méthane, qui est la principale composante du gaz naturel, c’est nettement moins : 53 kg seulement. Pour la même quantité d’énergie brute produite, donc, le gaz émet environ 27 % moins de GES que l’essence et le diesel. Cela tombe en plein dans la fourchette évoquée par M. Moreau.

Cependant, la réalité n’est pas si simple. D’abord, personne ne fait brûler de carburants dans des barils. C’est dans des moteurs qu’ils brûlent et, dans ces cas-là, il y a une foule d’autres facteurs à considérer. Par exemple, le méthane est un gaz très peu dense qui doit donc être comprimé pour entrer dans un volume réaliste, ce qui représente une dépense d’énergie qu’on n’a pas à faire pour l’essence. Le gaz naturel est également plus difficile à garder dans des réservoirs et/ou à transférer d’un réservoir à l’autre; cela vaut pour toutes les étapes de sa production, ce qui implique des fuites qui diminuent son efficacité. Du point de vue des GES, d’ailleurs, ce point est critique puisque l’effet de serre du méthane est environ 35 fois plus puissant que celui du CO2, à quantité égale. La source du gaz (conventionnel ou de schiste, local ou importé) peut aussi faire une différence. Et ainsi de suite…

En 2011, le constructeur japonais Honda avait lancé une Civic alimentée au gaz naturelle. Le véhicule avait été nommé «voiture verte de l'année» au Salon automobile de Los Angeles. En raison essentiellement du manque d'infrastructures de recharge, Honda a abandonné la filière gaz naturel en 2015 pour se concentrer sur une gamme de nouveaux modèles électriques et hybrides.

Quand on compte tout d’un bout à l’autre de la chaîne, à partir des puits de gaz et de pétrole jusqu’au volant de la voiture, on arrive à des émissions de GES qui sont entre 6 et 11 % inférieures aux carburants conventionnels, selon le Laboratoire gouvernemental Argonne, aux États-Unis. Ce qui est nettement moindre que les chiffres de M. Moreau.

Cependant, il faut aussi dire que ces estimations peuvent varier pour la peine d’un modèle à l’autre. L’un d’eux, paru en 2014 dans la revue savante Energy, conclut à des émissions de GES moindres de 20-25 % pour le gaz naturel, un autre, publié dans Energy and Fuels en 2015, arrive à «des émissions comparables» et un autre encore, provenant d'Environmental Science and Technology (2016) estime que le gaz naturel n’émet pas moins, mais plus de GES que l’essence à cause des fuites, du moins pour le camionnage. Bref, la question est encore débattue, mais il semble assez clair que les chiffres de M. Moreau figurent parmi les plus optimistes.

Enfin, ajoutons pour faire un portrait complet que le CO2 n’est pas le seul polluant émis par les moteurs d’auto et que les moteurs au gaz naturel diminuent substantiellement les autres — oxydes nitreux, monoxyde de carbone, particules fines, etc. —, même si les plus récentes normes ont pu atténuer cet avantage.

- Verdict

Pas impossible, mais douteux. Les gains en GES que permettraient les véhicules au gaz naturel ne sont pas clairement chiffrés en science, en bonne partie à cause d’incertitudes entourant les fuites. Et ceux qu’a évoqués M. Moreau, sans être nécessairement faux, font partie des plus optimistes que nous ayons vus.