Les proches d’une octogénaire ont dû appeler à la résidence pour qu’un employé se rende finalement aider la dame à retourner à son lit.
Les proches d’une octogénaire ont dû appeler à la résidence pour qu’un employé se rende finalement aider la dame à retourner à son lit.

Une aînée laissée seule sur la toilette, nue, pendant 45 minutes

Justine Mercier
Justine Mercier
Le Droit
« Je suis sur la toilette depuis au moins 45 minutes. Je suis toute nue. J’ai froid. »

Au bout du fil, Sylvie était décontenancée d’entendre sa mère de 85 ans lui dire dans quel état elle se trouvait, seule, au troisième étage de la Phase 2 des Résidences de La Gappe. L’octogénaire est atteinte de démence, mais peut encore entretenir des conversations. Elle occupe une place de résidence intermédiaire, ce qui signifie qu’elle est une usagère du Centre intégré de santé et de services sociaux de l’Outaouais (CISSSO), qui l’a placée au sein de cette ressource dont la gestion relève d’une entreprise privée.

Après avoir reçu un diagnostic de COVID-19 le 13 novembre, son état s’est détérioré. Les soins qui lui sont offerts se sont aussi détériorés, déplore sa fille Sylvie, qui préfère taire son nom de famille.

La Phase 2 des Résidences de La Gappe

La mère de Sylvie est handicapée et ne peut pas marcher, ni se lever sur ses jambes. « Ma mère se lève assez tôt, et normalement, ils vont la lever vers 6 h 30 », raconte Sylvie.

Mais le samedi 21 novembre, l’octogénaire a attendu pendant plusieurs heures, en vain, qu’un préposé vienne l’aider à se lever. « Elle m’a appelée vers 9h30, 9h45, relate Sylvie. Ils n’étaient pas venus la lever encore. Elle pleurait. Elle était pleine d’urine et avait besoin d’aller à la selle. »

Après un appel à la résidence de la part des proches, un préposé est finalement arrivé et la dame a pu être amenée à la toilette. Mais elle y est restée beaucoup trop longtemps, affirme sa fille. Elle n’avait pas accès à la cloche pour appeler un préposé, mais elle avait son téléphone.

Sylvie était sous le choc lorsque sa mère l’a appelée pour lui dire qu’elle était assise là depuis trois quarts d’heure, seule et nue. Les proches de l’octogénaire ont dû appeler à la résidence pour qu’un employé se rende finalement aider la dame à retourner à son lit.

Le même jour, le premier repas de la dame ne lui aurait été apporté qu’à 13 h 30. Ses proches affirment qu’ils se sont fait dire que les employés devaient commencer à s’occuper des résidents dans la zone jaune avant de traverser en zone rouge, pour limiter les risques de propagation de la COVID-19.

Toute cette séquence d’événements est non seulement « déplorable », mais elle a aussi des conséquences sur l’état mental de la dame âgée, dénonce Sylvie. Sa mère perd une partie de la lucidité qu’il lui restait.

La semaine dernière, après que Le Droit eut communiqué avec l’entreprise propriétaire des Résidences de la Gappe – All Seniors Care – la sœur de Sylvie a été convoquée à une rencontre avec la direction et la travailleuse sociale.

Cette rencontre a eu lieu jeudi dernier. Malgré les discussions qui ont eu lieu, les proches de l’octogénaire n’entendent pas en rester là et procéderont sous peu au dépôt d’une plainte officielle auprès du commissaire aux plaintes et à la qualité des services du CISSSO.


« Ma mère dépérit et c’est peut-être à cause de ça. »
Sylvie

Même si sa mère est maintenant considérée comme guérie de la COVID-19, Sylvie relate que certains irritants persistent. Lundi, les proches de l’octogénaire attendaient notamment les résultats d’un test passé il y a plus d’une semaine pour savoir s’il y a présence d’une infection urinaire.

« Ma mère dépérit et c’est peut-être à cause de ça, lance Sylvie. Il y a un manque flagrant de communications entre le CISSSO et les résidences privées. Qui est puni ? Les pauvres personnes âgées qui dépérissent à vue d’œil. »

Réaction de la résidence

Directeur exécutif senior chez All Seniors Care, André Carrière n’a pas voulu réagir aux éléments rapportés par Sylvie. Il a indiqué au Droit, la semaine dernière, que « rien » de ce dossier ne sera « discuté sur la place publique ».

Au CISSSO, on précise que « la responsabilité et la gestion du personnel en place reviennent à la direction de la résidence ». « Une infirmière est présente sept jours sur sept afin de faire les évaluations des résidents atteints de la COVID-19, a souligné l’organisation. Un gestionnaire est également toujours présent. Toute la logistique sur place est de la responsabilité de la direction de la résidence. »

Un équilibre « très fragile »

Du côté syndical, on affirme que « l’équilibre est très fragile » en raison de la pénurie de préposés aux bénéficiaires qui sévit encore plus durement dans le secteur privé. Aux Résidences de la Gappe, « ça arrive » qu’il n’y ait qu’un seul préposé pour une vingtaine de résidents la nuit, a fait savoir le représentant syndical de l’Union des employés de services, section locale 800 (UES-800), Pierre Brabant, en soulignant que « la tâche s’est alourdie avec la pandémie ».

Lors d’une première éclosion de COVID-19 survenue au printemps dans la phase 2 des Résidences de la Gappe, l’UES-800 avait même réclamé l’intervention de l’armée.

À l’instar de ce que rapportent les proches de l’octogénaire, M. Brabant affirme qu« ‘il y a une priorisation des personnes des zones jaunes avant les zones rouges, […] pour éviter que les personnes en zone jaune soient contaminées par celles en zone rouge ». « Ce que je comprends, c’est que ce sont les mêmes employés » qui vont d’une zone à l’autre, a ajouté M. Brabant, en précisant qu’ils portent bien sûr l’équipement de protection individuelle requis.

Le CISSSO, de son côté, indique simplement qu’il « n’est pas encouragé » que des employés passent d’une zone à une autre dans les milieux en éclosion, tout en assurant que « des mesures sanitaires strictes sont en place ».