Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.
Dans l’immense salle climatisée et à l’humidité contrôlée, on retrouve trois kilomètres d’archives judiciaires de la région.
Dans l’immense salle climatisée et à l’humidité contrôlée, on retrouve trois kilomètres d’archives judiciaires de la région.

Un voyage dans l’histoire judiciaire du Saguenay-Lac-Saint-Jean

Normand Boivin
Normand Boivin
Le Quotidien
Article réservé aux abonnés
Combien de balles Gaetano Pepitone, LE pendu de Chicoutimi, a-t-il tiré sur le travailleur irlandais qu’il a assassiné le 27 août 1927?

Trois! On peut voir les douilles et même les toucher. Et on peut voir aussi le plomb mortel qui fut extrait de son coeur bien conservé, depuis près d’un siècle, aux Archives nationales du Québec à Saguenay, dans l’ancien orphelinat de la rue Jacques-Cartier.

Gaetano est tristement célèbre pour avoir été le seul pendu dans toute l’histoire du district judiciaire de Chicoutimi. L’ancien journaliste judiciaire du Quotidien, Mario Roy, qui a terminé sa carrière à La Presse, avait d’ailleurs écrit un livre sur lui en consultant les archives de son procès.

Myriam Gilbert montre l’affiche originale confirmant la mort du seul condamné de l’histoire pendu à Chicoutimi.

D’origine italienne, Pepitone tenait un bar clandestin à Kénogami et un travailleur du chantier d’Alcan, un Irlandais du nom de John McNally, avait cassé un verre. Pépitone lui avait demandé de le payer, mais a reçu un coup de poing au visage pour toute réponse. En colère, il a sorti un pistolet de calibre 32 et a tiré trois balles au gars qui avait pris la fuite. La première s’est logée dans l’abdomen, la deuxième sa mâchoire, mais la troisième a atteint le coeur. Gaetano Pepitone avait essayé d’échapper à la justice en se cachant, mais avait été arrêté le lendemain par le chef de police.

En plus des minutes du procès, on retrouve tous les exhibits qui ont été produits devant la cour. Les douilles et le plomb mortel, des photos des lieux et de l’assassin, et même l’affiche qui fut placardée un peu partout à Chicoutimi confirmant le constat de la mort par pendaison du meurtrier faite par le médecin légiste, comme la loi l’exigeait à l’époque.

Pepitone fut pendu le 11 janvier 1929 dans l’ancienne prison de Chicoutimi située sur la rue Jacques-Cartier, quelques mois avant l’inauguration du nouveau centre de détention de la rue Price. On pense qu’il fut enterré sur place, comme le voulait la tradition des exécutions.

Tout le monde peut venir consulter les archives nationales. Une belle expérience pour un journaliste judiciaire.

«Le bourreau, Arthur Ellis, couvrait tout le Québec. Il était arrivé avec sa potence par le train et l’avait installée la veille de la pendaison, dans la cour de la prison, pour que le condamné la voit bien», raconte l’archiviste Myriam Gilbert, une passionnée qui ne se lasse pas de nous raconter ces vieilles histoires pour nous faire découvrir le patrimoine judiciaire de la région.

La jeune femme, formée en archives et histoire à l’UQAC, est archiviste-coordonnatrice aux Archives nationales du Québec à Saguenay. Mais elle ne se contente pas de veiller sur les précieux documents qui doivent être conservés pour l’éternité. Elle y met son nez, car l’histoire judiciaire est sa passion.

Des rapports de coroners

Vous avez toujours été fasciné par Alexis-Le-Trotteur? Allez donc lire le rapport du coroner rédigé après sa mort tragique le 12 janvier 1924 à Isle-Maligne. Saviez-vous que ce rapport devait être approuvé par un jury de six personnes?

Les pièces à conviction présentées au procès pour meurtre de Gaetano Pepitone sont conservées aux Archives nationales de Saguenay à perpétuité. On peut voir les douilles des balles de calibre 32.

«Alexis Lapointe, 64 ans, journalier à l’emploi de la Quebec Development Co. est mort tué par un train lui ayant passé sur le corps sur un pont traversant le bras sud de la Grande Décharge. La mort est due à l’imprudence de la victime et aucun blâme ne peut être attribué à la Quebec Development Co.», avait écrit le coroner à la main.

Pour un amateur d’histoire ou un curieux, c’est une véritable caverne d’Ali Baba que renferme le sous-sol de l’ancienne université.

Il y en a trois kilomètres de long. Trois kilomètres d’archives judiciaires criminelles et civiles. Dans l’ensemble du Québec, elles représentent 47% de tous les documents archivés. Votre père divorcé vient de mourir et vous ne trouvez pas le jugement de divorce dans ses papiers? On peut vous en faire une copie aux Archives nationales. À Chicoutimi, on peut toucher des documents qui remontent aux débuts de la colonisation.

Ici on voit le plomb extrait du corps de la victime de Gaetano Pepitone.

En octobre 1862, le coroner George Mc Kenzie décrivait ainsi la cause du décès de François Jobin, du Grand-Brûlé (aujourd’hui Laterrière): «Died by the visitation of God». Une façon d’écrire, nous raconte Mme Gilbert, qui a duré jusqu’à la fin du XIXe siècle. «On ne pratiquait pas souvent des autopsies», dit-elle.

Parmi les causes de décès les plus originales, on a celui de Mary Sheehy, «fall in a well» (tombée dans un puits). À l’époque, on retrouvait, comme aujourd’hui, des insouciants comme en fait foi la mention: «Mort noyé par un trou à travers la glace» le 11 novembre 1862, près de 100 ans avant l’invention de la motoneige.

Les rapports de coroners rappellent aussi des pages d’histoire tragiques comme l’incendie qui a détruit le camp de la «Foundation» sur le chantier du barrage à Shipshaw en janvier 1941, qui fit 15 morts et 15 blessés. La plupart des victimes étaient des hommes habitant Montréal et d’autres régions. La seule victime de la région fut Eugène Gauthier, 52 ans, d’Alma.

Un autre procès qui a fait couler beaucoupo d’encre, celui de l’avocat Michel Dunn, condamné à vie en 1979 pour le meurtre de son associé Serge McNicoll à Saint-Gédéon.

Tentative de meurtre au Lac-Saint-Jean-Est

«Parfois, ce sont les gens qui nous mettent sur la piste», dit celle qui a reçu une visite intéressante il y a quelques années.

C’était une octogénaire du Lac-Saint-Jean qui avait été victime d’une tentative de meurtre par son grand-père à la fin des années 40. Elle voulait consulter les archives du procès qu’il avait subi à l’époque.

Elle et ses sept frères et soeurs, ainsi que leur père et leur mère, avaient failli être empoisonnés par leur grand-père paternel qui avait mis de la mort-aux-rats dans le beurre pour régler un conflit qu’il avait avec son fils. L’une des soeurs avait été très malade, mais le mauvais goût du beurre avait fait en sorte qu’on en avait peu mangé et tout le monde avait survécu.

Le grand-père, jugé troublé mentalement, avait écopé de cinq ans de pénitencier, puis était revenu vivre chez son fils, au grand dam de la famille qui était restée craintive face au méchant bonhomme.

Un as de l’évasion

Il y a aussi des histoires cocasses comme celle d’Henri Cloutier, qui s’est évadé quatre fois de la prison de Chicoutimi. Excédé, le juge l’avait finalement envoyé au pénitencier Saint-Vincent-de-Paul... d’où il s’était encore évadé pour revenir vivre au Saguenay. Finalement, on avait décidé que c’était assez et on l’avait laissé tranquille.

Le pire, c’est qu’il avait été condamné à un an de prison pour avoir signé un faux billet pour acheter un cheval. Mais sa mère avait demandé au juge d’être sévère pour le dompter. Le pauvre gars n’avait pas été chanceux, car le juge en question, le juge Vallé, était déjà réputé pour être sévère. On voit que la Justice a bien changé, car aujourd’hui, il aurait probablement eu une sentence suspendue ou des travaux communautaires pour un premier crime du genre.

Une fiancée déçue

Les procédures civiles sont aussi un bel indicateur de l’évolution des moeurs, comme en fait foi cette poursuite de 900 $ intentée en 1938 par mademoiselle Anette Tremblay, fille d’un médecin, contre Jean-Charles Girard, fils d’avocat, pour rupture de fiançailles. Dans ce temps-là, on ne blaguait pas quand on passait la bague au doigt d’une femme.

Finalement, il avait été condamné à lui payer 215 $.

Si jamais une catastrophe menacait les archives nationales, les procès verbaux judiciaires devraient être sauvés les premiers.

+

ACCESSIBLES À TOUT LE MONDE

Les Archives nationales du Québec à Saguenay sont accessibles au public sur rendez-vous. On peut les consulter en cas de besoin, ou même si on est simplement curieux. Pas besoin d’être historien ou romancier à la recherche d’inspiration pour y mettre le nez. Et cette année, pour leur centième anniversaire, on a décidé de créer un événement portes ouvertes afin d’en informer le public. Ça commence le lundi 3 mai, et ça se poursuit jusqu’à jeudi.

On peut se rendre sur place en prenant rendez-vous au (418) 698-3516 ou assister à l’une ou l’autre des conférences sur la plateforme Teams.

On peut accéder au lien pour s’inscrire aux conférences en cliquant ici.

Les Archives nationales du Québec à Saguenay forment l’un des 10 centres du réseau des Archives nationales du Québec. Les autres se trouvent à Québec, Montréal, Trois-Rivières, Sherbrooke, Gatineau, Rouyn-Noranda, Rimouski, Gaspé et Sept-Îles. Tous préservent et diffusent des archives judiciaires.

Les Archives nationales du Québec célèbrent leur centenaire. Il s’agit de la plus ancienne institution culturelle publique du Québec. Elles rassemblent les dossiers de litiges en matière civile, pénale et criminelle portés devant les tribunaux depuis le début du Régime français.

Après un certain nombre d’années, les palais de justice transfèrent leurs documents aux Archives nationales. Cette année, celles de Chicoutimi ont reçu les documents de 1987-1988.