Selon quelques-uns de ses ex-gestionnaires, le Bal de Neige ne pourra pas survivre s’il reste dans le giron de Patrimoine canadien.

«Un gros carcan administratif»

Le Bal de Neige a considérablement perdu de son lustre au fil des ans, estiment certains ex-gestionnaires de l’événement, dont l’un de ses fondateurs Rhéal Leroux. Ce dernier ose même dire que si le festival hivernal demeure sous la gouverne du ministère du Patrimoine canadien, il ne faudrait pas s’étonner de sa disparition future.

Affirmant que le Bal de Neige est enlisé dans un « gros carcan administratif » depuis quelques années, M. Leroux réclame que l’événement soit ramené sous la direction de la Commission de la capitale nationale (CCN), avant qu’il ne soit condamné à mourir à petit feu.

« C’est strictement personnel comme opinion, mais on sent que Bal de Neige n’a plus d’organisateurs, de gens sur le terrain qui ont le pouvoir et la liberté de prendre des décisions. La CCN est bien plus en mesure d’organiser des événements, son mandat est de faire la promotion de la capitale. Des événements comme le Carnaval de Québec progressent, alors qu’ici, on régresse », a indiqué le principal intéressé au Droit.

Contactés par téléphone, d’autres anciens organisateurs de Bal de Neige, même s’ils tiennent un discours plus nuancé, ont exprimé leur malaise face à la situation actuelle de l’événement.

C’est entre autres le cas de Michel Tremblay, à la retraite depuis 1998 et ex-directeur des événements de la capitale à la CCN.

« Je ne suis pas certain que la CCN serait la solution, sauf que je suis d’accord pour dire que cet événement-là est rendu administrativement lourd. Il y a trop d’influence politique. On s’est creusé la tête à l’époque pour en faire un événement de niveau international, mais là je pense qu’il a perdu de son cachet. À l’époque, on avait carte blanche et on prenait des risques. Nous n’avions qu’à soumettre notre programmation à la CCN et tout était accepté du moment qu’on respectait l’objectif d’avoir une portée nationale », affirme-t-il.

Selon Daniel Simoncic, président du Groupe Simoncic, responsable de l’organisation d’événements tels que la Gatineau Loppet et le Festival Franco-ontarien, la décision du gouvernement Harper en 2013 de transférer la gestion du Bal de Neige a fait « perdre du poil de la bête » à l’événement.

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« Je ne crois pas que c’était une sage décision. C’était illogique et aujourd’hui on vit avec les conséquences. C’est devenu plus difficile pour les fonctionnaires de prendre des décisions », dit-il.

Une corporation comme Ottawa 2017 ?

Ancien directeur de la programmation du Bal de Neige et aujourd’hui directeur général du Festival canadien des tulipes, Michel Gauthier abonde dans le même sens et suggère même un nouveau modèle de gestion.

« Ma suggestion, ce serait de mettre sur pied une corporation sans but lucratif comme on l’a fait avec Ottawa 2017. C’est un bel exemple. On pourrait conserver la corporation et elle aurait le mandat de gérer le développement et la promotion des événements de la capitale nationale. Il faut se donner les moyens de réussir, car il y a beaucoup de compétition. Des festivals d’hiver, il y en a un peu partout. Je ne dis pas qu’ils ne font pas une bonne job au ministère, sauf que la structure actuelle ne permet pas d’avoir une aussi grande flexibilité et de réagir aux opportunités », indique-t-il, ajoutant que le nombre d’activités a diminué au fil des ans.

Quant à l’ex-gestionnaire principale des événements et célébrations de la capitale à la CCN, Thérèse St-Onge, elle tient un discours plus optimiste.

« C’est évident que ça pourrait assouplir le volet administratif si la CCN reprenait les rênes de Bal de Neige, mais le point fondamental de tout ça, c’est de se rappeler que l’événement est pour la population. Il lui appartient, il est payé à même les fonds publics. Tous les grands événements sont appelés à se renouveler. L’important, c’est de ne pas perdre de vue sa mission », soutient-elle.

Elle ajoute que s’il est prouvé que l’événement n’est plus dans le droit chemin, l’une des solutions pourrait être d’inviter à la même table des gens du ministère et des organisateurs de Bal de Neige lors de ses balbutiements.

Si Mme St-Onge a une seule critique à formuler, c’est qu’il risque à son avis d’avoir une mauvaise compréhension du public cette année en lien avec le déménagement du Domaine des flocons dû à la tenue des Mosaïvernales.

« Ce sont deux activités distinctes, mais ça pourrait être un coup de poignard. Ça coûte 10 $, sauf que se passe en même temps que Bal de Neige, qui a toujours été gratuit. Les gens vont faire une association et il y aura du mécontentement », conclut-elle.

Une comparaison « pas nécessairement juste »

Le comité organisateur actuel du Bal de Neige réfute les affirmations de certains des anciens gestionnaires de l’événement, précisant ne pas être à la merci des hautes instances du ministère du Patrimoine canadien. 

«J’ai moi-même commencé alors qu’on en était à la 25e édition, alors j’ai vécu le transfert de la CCN vers Patrimoine canadien. C’est certain que tout changement nécessite une adaptation, mais ceci dit, on a réussi à s’adapter. Le mandat a été transféré, mais on ne peut pas dire que dans l’ensemble, il y a eu de grands changements», indique d’emblée la gestionnaire du Bal de Neige, Julie Descôteaux. 

À son avis, le festival hivernal d’Ottawa-Gatineau n’est pas coincé dans un «carcan administratif» plus lourd que n’importe quel autre événement. 

«Le côté administratif, c’est normal qu’il y en ait un comme dans toute chose, mais on a une équipe dynamique et créative qui a son droit de parole. La planification de l’événement, le remue-méninges s’effectue avec les gens de la programmation, du marketing, de la production, etc. Pour organiser un tel événement, il faut avoir le pouls de tout le monde. Ça ne montera pas au bureau de la ministre pour de telles décisions», lance-t-elle. 

À son avis, la comparaison établie par M. Leroux et d’autres ex-gestionnaires n’est «pas nécessairement juste». 

«On ne peut pas dire que le nombre d’activités a diminué. L’offre, elle, change, par souci d’innovation. On cherche à offrir aux gens ce qu’ils recherchent, en se fiant aux sondages. On a réussi à attirer cette année des artistes canadiens de renom et on a aussi frappé l’international, entre autres, avec le Festival de bateaux dragons sur glace. Le nombre d’inscriptions a presque doublé cette année et il y aura une délégation de Chine. Notre visibilité dans les médias a explosé», renchérit Mme Descôteaux. 

Pour sa part, la CCN n’a pas souhaité commenter la situation, se contentant de dire qu’elle est «ravie et fière» d’offrir à Patrimoine canadien ses sites emblématiques comme la patinoire du canal Rideau, le parc Jacques-Cartier et le parc de la Confédération.

L’équipe du Bal de Neige, qui a lieu du 2 au 19 février, est composée d’une cinquantaine de personnes. 

Chaque année, l’événement peut aussi compter sur la participation de quelque 700 bénévoles.

BAL DE NEIGE EN CHIFFRES

Budget :

2018 : 2,2 millions $

2017 : 2,1 millions $

2016 : 1,5 million $

Commandites et partenariats :

2018 : 12 commanditaires, 24 hôtels et 12 restaurants

2017 : 14 commanditaires, 22 hôtels et 10 restaurants

2016 : 20 commanditaires, 23 hôtels et 10 restaurants  

Source : Patrimoine canadien