La tatoueuse Nathalie Duquette, tête d'affiche du studio Nephtys à Sherbrooke, exerce ce métier depuis 25 ans. Le studio célèbre cette année ses 20 ans.

Toujours tatoueuse, 25 ans plus tard

À sa sortie du cégep il y a 25 ans, Nathalie Duquette peignait des toiles. Un bon jour, son ami Max, tatoueur, lui a demandé un coup de main, ne se doutant pas d’à quel point il allait changer sa vie.

« À l’époque, les tatoueurs n’étaient pas toujours des dessinateurs ou des artistes. Ils venaient souvent du monde de la musique. Ça pouvait être par exemple un gars qui était depuis cinq ou six ans dans un band qui ne marchait pas trop bien. Il avait besoin d’argent, et il se dirigeait vers le tatouage parce que c’était un monde fermé composé de musiciens ou de barmans où tout le monde se connaissait un peu. Ce n’étaient pas de grands artistes : ils reproduisaient des collections de dessins affichés sur les murs », se souvient Mme Duquette.

Mais de plus en plus, la clientèle demandait des modifications à ces fameux dessins standardisés. C’est possible d’ajouter quelques fleurs autour? D’enlever cet élément en premier plan?

« Ça commençait à être problématique pour les tatoueurs qui ne dessinaient pas », rapporte Mme Duquette. « Finalement, j’ai tripé sur le métier! J’étais très marginale, je ne me serais pas vue prof d’art, je n’aurais pas fitté dans le métier… Et là, après 25 ans, je fais encore ça. »

Nathalie Duquette est d’ailleurs la tête d’affiche du studio de tatouage Nephtys, enseigne bien connue à Sherbrooke, qui fête ses 20 ans cette année (si vous avez envie d’assister à leur party-spectacle-feu de camp dimanche à partir de 16 h, les détails sont sur la page Facebook du studio).

Son parcours témoigne bien d’un grand changement qui s’est produit dans l’industrie du tatouage, qui a pris un virage beaucoup plus artistique et personnalisé au cours des dernières années.

Mme Duquette raconte qu’au début de sa carrière, seulement une minorité de gens se faisaient tatouer – « souvent des tannants, si je peux me permettre! » – mais qu’aujourd’hui, elle tatoue des familles en entier.

Selon elle, ce qui a changé la donne, c’est les émissions de tatouage à la télévision, puis les sites sur internet, qui ont démystifié le processus et la démarche pour plusieurs personnes. « On a tatoué beaucoup de vedettes aussi, ce qui a eu un impact », ajoute celle qui a notamment laissé sa marque sur l’humoriste Patrick Groulx.

« C’est plus accepté aujourd’hui, donc les personnes vont se poser un peu moins de questions, entre autres par rapport à leur emploi », ajoute-t-elle.

Nathalie Duquette

Un pansement sur une plaie

Nathalie Duquette a été l’une des premières tatoueuses au Québec à se spécialiser dans les portraits, après avoir vu à 19 ans le travail du tatoueur français Tin-Tin dans une convention à Montréal. Pour elle, plus question de se consacrer aux ancres à bateau à partir de là : elle s’est passionnée pour l’âme qu’elle voyait à travers les regards sur les photos.

L’idée a semblé bizarre à sa clientèle au début, puis elle s’est mise à en faire de plus en plus. Surtout des images d’enfants, et parfois, le portrait d’un fils ou d’une fille décédé trop tôt.

« Ça me donne l’impression de mettre un pansement sur une grosse plaie. Ça me touche énormément que les gens me fassent confiance pour réaliser ce genre de tatouage. Quand je me fais raconter que les autres enfants embrassent le tatouage le matin pour dire bonjour à leur petite sœur… je me dis qu’il y a vraiment quelque chose de positif dans ce que je fais », relate Mme Duquette.

Imager un deuil, graver sur soi une source d’inspiration, souligner un accomplissement… les raisons qui poussent quelqu’un à se faire un tatouage sont nombreuses.

« Tout le monde a sa petite histoire, son petit symbole. Les tatouages peuvent correspondre à ta façon de vivre, à ta vision de ce qui se passe. Quand il y a eu la tragédie à Lac-Mégantic, on a eu un nombre incroyable d’appels, c’était vraiment quelque chose. Ces personnes avaient toutes vécu la même histoire, mais différemment. »

En 20 ans chez Nephtys, Nathalie Duquette a évidemment entendu beaucoup d’histoires touchantes, et doit de temps en temps prendre une pause après certains clients pour se remettre de ses émotions.

Purement esthétiques

Cela dit, ce n’est pas tout le monde qui a des histoires touchantes derrière ses tatouages : certains choisissent de s’en faire faire un pour des raisons purement illustratives, souligne Mme Duquette. « J’ai vu des gens venir par exemple pour un tatouage d’illustration japonaise, avec aucune raison en arrière, juste parce qu’ils aiment l’œuvre en entier, et c’est tout. »

Certains tatoueurs avec une démarche très « académique », notamment en Europe, s’épanouissent aussi dans cet art mais n’ont pas de tatouages eux-mêmes. « Dans le temps, ça ne se faisait pas, c’était inacceptable! Tu étais supposé vivre dans ce monde-là, c’était un mode de vie. Là, le vent tourne parce qu’on a un grand respect par rapport à ce qui est plus académique. »

Et être tatoueur, dans ce marché en ébullition, c’est comment?

« C’est plus dur de sortir de la masse parce qu’il y en a en tabarouette… tu es mieux d’être spécial si tu veux te sortir de cette masse-là! » lance la tatoueuse. « C’est pour ça que la plupart du temps, les meilleurs se spécialisent. »

Somme toute, le marché a changé pour le mieux, estime-t-elle, même si on peut aujourd’hui acheter du matériel de tatouage sur internet et s’improviser tatoueur, avec les risques de santé – et de catastrophe esthétique – que cela implique.

« Avant, il fallait rentrer deux heures avant de commencer pour stériliser nos aiguilles. Tout était moins simple, je me rappelle avoir fait une commande d’encre et je devais envoyer des photos de mon travail parce qu’ils voulaient vérifier si j’étais vraiment une tatoueuse professionnelle! Si tu voulais tatouer, fallait vraiment que ça te tente, à l’époque. »

« Mais globalement, il y a plus de bons artistes qui tatouent maintenant, et plus de beaux tatouages qui se promènent un peu partout. »