Le paramédic Justin Gauthier souffre du trouble de stress post-traumatique. Le diagnostic est tombé plusieurs années après qu’il soit intervenu lors d’une tragédie familiale qui l’a bouleversé.

Survivre au choc post-traumatique

Juillet 2011. Une belle soirée d’été tourne au drame lorsqu’un adolescent est happé mortellement par un véhicule alors qu’il marchait à l’intersection des rues Principale et Saint-Jacques à Granby. La scène, les pleurs, les cris. Le paramédic Justin Gauthier se souvient de tout. Cinq ans après la tragédie où il est intervenu, les images et les sons ont commencé à le hanter. Après des mois à souffrir en silence, le diagnostic est tombé : trouble de stress post-traumatique.

«Tu as l’impression que tu ne vas pas t’en sortir. Tu as l’impression de courir un marathon sans pouvoir prendre une gorgée d’eau», décrit le paramédic âgé de 31 ans. 

Les symptômes se sont peu à peu installés après cette intervention. La tragédie l’a profondément percuté quelques années plus tard, en 2016, quand il en a été à nouveau question à la radio. «Sur le moment, on n’y pense pas. On opère. On a nos protocoles, explique-t-il. J’ai toujours pensé à ce cas-là, mais je ne pensais pas que c’était pour m’affecter autant. Cet événement déclencheur a fait que tout est revenu.»

«Au début je ne savais pas que c’était un choc post-traumatique, poursuit le paramédic qui travaille à Cowansville. J’ai commencé par faire de l’insomnie, des fameux flash-back. J’entendais les cris de sa mère dans ma tête, je voyais des images et je faisais des cauchemars. Je me réveillais la nuit, parfois en sueur.» 

La perte d’appétit, l’irritabilité et l’hypervigilance sont aussi apparues. Justin Gauthier ressentait également des symptômes physiques, comme des palpitations cardiaques. 

«Si je repense aux dernières années, oui effectivement, j’ai eu des séquelles et des symptômes que peut-être je ne voulais pas accepter et assumer. Dans mon milieu de travail, je n’en parlais vraiment pas. Est-ce qu’ils voyaient quelque chose? Oui. Du côté familial, ça a eu des impacts. J’avais moins de patience avec mes enfants. Ma famille, surtout mon père, savait qu’il y avait quelque chose, mais j’avais trop honte de l’avouer.»

Une personne de son entourage l’a convaincu d’appeler à La Vigile, un organisme qui offre — gratuitement et de façon confidentielle — différents services d’aide aux personnes qui portent l’uniforme.

«L’étape la plus dure, c’est de s’assumer et d’appeler. C’est d’avouer que tu as un problème. Le premier appel a été le plus dur. J’ai passé une demi-heure, quarante-cinq minutes avec le téléphone dans mes mains avant de composer», raconte-t-il. 

Ce jour-là, une infirmière l’a contacté. Un appel qui a confirmé qu’il avait pris la bonne décision. «Ça fait du bien d’avoir quelqu’un qui te dit que oui que tu as un problème, mais que c’est correct», ajoute-t-il. Il a rapidement été pris en charge et a consulté un psychologue avec lequel il a récemment complété son traitement. Le 24 janvier 2017, le diagnostic est tombé. Ses signes et ses symptômes étaient reliés à son trouble de stress post-traumatique.

Il est loin d’être le seul à en souffrir. Les paramédics représentent 25,5 % de ceux qui en étaient atteints au Canada en 2016, juste après les membres des services carcéraux à 25,6 %, selon des données recueillies par Tema.ca, un organisme qui vient en aide, entre autres, aux secouristes et aux militaires.

Briser le silence

Près d’un an s’est écoulé depuis le diagnostic. Le paramédic est soulagé d’avoir brisé le silence et d’avoir appelé à l’aide. «La pire affaire que j’ai faite c’est de le garder en dedans de moi», dit-il. 

Un autre poids a disparu de ses épaules lorsqu’il a annoncé à sa famille qu’il souffrait de cette maladie. «On est proche et je sentais que je les trahissais en ne leur disant pas, dit-il. J’avais de la misère à leur avouer. J’avais honte d’en parler, j’avais honte de ça.»

Le paramédic n’a jamais cessé de travailler. Ni avant, ni après le diagnostic. «Un de mes traitements était de travailler. Le plus gros problème était quand je ne travaillais pas. C’est là que le hamster se mettait à tourner et que je repensais à tout ça. Quand j’étais seul à la maison, c’était pire. J’ai passé des soirées à pleurer, des nuits sans dormir», raconte-t-il. 

Le père de famille a récemment vécu une rechute lors d’une intervention où un enfant a perdu la vie. «C’était les cris de sa mère et de son père qui m’ont fait replonger. Quand c’est arrivé, j’ai arrêté après l’appel car je n’étais pas dans un état pour travailler. J’avais juste besoin de passer du temps avec moi-même. Faire mes exercices. Je sais maintenant où sont mes limites», dit-il. 

Faire tomber les tabous

Aujourd’hui, Justin Gauthier accepte la maladie et en parle sans filet. «Je m’assume. C’est une maladie mentale qui va être là toute ma vie, dit celui qui est épaulé par sa conjointe. Ce n’est pas parce que tu prends des pilules pour la pression que c’est réglé. J’ai une maladie, j’ai mes outils pour la contrôler. Je me prépare au pire, mais à date, ça va très bien. Je vois que du positif.»

S’il lève le voile sur ce qu’il vit, c’est dans l’espoir d’aider d’autres personnes qui sont atteintes du trouble de stress post-traumatique. Sa démarche vise aussi à faire tomber les tabous. 

«Je suis tanné des machos qui pensent qu’il n’y a rien qui peut leur arriver, qu’ils sont faits fort. Si je dis que je suis post-traumatique, ça va peut-être aider les autres qui craignent de sortir de l’ombre. Ce n’est vraiment pas le fun d’être dans ce creux-là. Tu penses que tu ne peux pas t’en sortir, mais on peut. Il y a de l’aide. Je veux que le monde voie que ce n’est pas si pire que ça d’en parler. Il faut en parler, appeler à l’aide à la Vigile ou à un autre service avant qu’il ne soit trop tard.» 

Il observe d’ailleurs un changement de mentalité chez les employeurs qui font maintenant des débriefings après certaines interventions. 

Mais il reste encore un bout de chemin à parcourir, estime Justin Gauthier. À l’heure actuelle, le trouble de stress post-traumatique n’est pas considéré une lésion professionnelle, comme c’est le cas dans au moins une province canadienne, explique-t-il. 

En partageant son histoire, le paramédic souhaite également mieux faire comprendre à la population la réalité qu’il vit avec ses collègues. «On est des humains en dessous d’un uniforme. On n’est pas des machines, dit-il. Tu es toujours dans la misère des gens. Tu arrives dans les pires moments de leur vie et tu essaies de montrer que tu es fort. On a tout le stress familial à gérer. Les membres de la famille en pleurs, en panique ou en crise à cause de la situation. On vit ça presque tous les jours.»