Le Granbyen Guillaume Perreault est derrière la chaîne, KingLeaf_tv, qui compte plus de 500 abonnés.
Le Granbyen Guillaume Perreault est derrière la chaîne, KingLeaf_tv, qui compte plus de 500 abonnés.

Streaming et jeux vidéo: suivez le guide! [VIDÉO]

Marie-Ève Martel
Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Pour ceux qui ne gravitent pas dans l’univers des jeux vidéo, il peut paraître étrange que certaines personnes passent des heures à en regarder d’autres jouer en direct. Cette pratique, appelée streaming, est pourtant un aspect des jeux vidéo qui prend de plus en plus d’importance, tant chez les adeptes des e-sports que de l’industrie.

Le streaming a débuté graduellement, avec l’importation de vidéos de jeu sur YouTube. Il y a quelques années, l’apparition de Twitch.tv a changé la donne en permettant aux joueurs de jouer et d’être regardés en direct.

Selon Richard Fontaine, directeur du Centre de formation en technologies de l’information (CFTI) de l’Université de Sherbrooke, « il y a plus de gens qu’on pense » qui se filment en train de jouer. « C’est un phénomène qui dépasse les frontières, indique-t-il. Un jeu, c’est un jeu, qu’on soit au Québec, aux États-Unis ou en Europe. »

Au Québec, le phénomène est présent depuis quelques années, mais s’est accentué au cours des 4 ou 5 dernières années.

« Un moment donné, ça a juste fait boom, relève Tanya Moore, qui diffuse sous le pseudonyme MissLouvely et qui est également collaboratrice pour RDS Jeux Vidéo. Tout le monde s’est mis à streamer en direct. »

Tous deux adeptes de jeux vidéo, Alysson Gince et Cédric Fortin sont cofondateurs de Tanuki, un salon de jeu qui devrait ouvrir ses portes au cours de l’hiver à Granby.

Compte tenu du contexte particulier amené par la pandémie de la COVID-19, le streaming a connu une forte augmentation de ses adeptes au cours des derniers mois.

« Pendant le confinement, ça a littéralement explosé », remarque Alysson Gince, elle-même joueuse et cofondatrice du salon de jeux Tanuki, qui devrait ouvrir ses portes cet hiver à Granby.

« Il y avait énormément de gens confinés à la maison, qui étaient mis à pied de leur emploi et qui, soudainement, ont eu plus de temps pour jouer », poursuit-elle.

Le streaming est devenu à ce point partie intégrante de l’industrie des jeux vidéo que la formation des futurs créateurs en tient compte. «Ils apprennent ce qu’est le streaming et de quelle manière il fait partie prenante de l’univers des joueurs. Mais on n’apprend pas à l’université comment en faire», précise M. Fontaine.

Toutefois, l’importance croissante du streaming influence les éditeurs de jeux vidéo. «Ils se demandent comment le jeu pourrait être intéressant en streaming, car c’est un élément qui devient de plus en plus déterminant dans la popularité d’un jeu et sa rentabilité», indique le professeur.

Jouer pour un public

C’est à force de regarder lui-même d’autres joueurs en ligne que le Granbyen Guillaume Perreault a décidé de lancer sa chaîne, KingLeaf_tv, avec un ami. « Je m’étais dit pourquoi pas moi, pour le plaisir de la chose ? se souvient-il. J’organisais déjà des compétitions de jeux vidéo, alors j’ai eu l’idée de jumeler les deux. »

Deux autres contributeurs se sont joints au duo de joueurs et la chaîne compte désormais 545 abonnés sur Twitch. « On a beaucoup explosé durant la pandémie et le confinement, remarque-t-il. En moyenne, on a de 13 à 14 personnes qui regardent nos vidéos en direct; pendant les compétitions, ça peut monter à 30. »

Mais quel est l’intérêt de se filmer en train de se livrer à une activité qui, en temps normal, se pratique seul chez soi ?

« Les gens se filment pour de la visibilité, croit Alysson Gince. Ce sont comme des artistes ou des sportifs, ils aiment avoir un public qui les regarde faire. »

« Dans mon cas, j’étais là pour avoir du plaisir et interagir avec la communauté. Je me voyais plus comme un animateur que comme un joueur », indique son partenaire d’affaires, Cédric Fortin.

L’une des raisons pour lesquelles des joueurs en regardent d’autres jouer en ligne, c’est pour développer des stratégies ou s’améliorer au jeu dont il est question.

Pendant une pause de ses études, il y a quelques années, celui-ci s’est filmé pendant qu’il jouait à League of Legends. « J’avais environ 30 viewers à chaque fois que j’allais en live. Pour l’époque, au Québec, c’était quand même bien », dit-il.

« Le plus grand nombre de personnes à m’avoir regardé jouer en même temps, c’était 96 personnes, poursuit-il. Quand tu vois ton auditoire grandir, c’est sûr que ça te donne de l’adrénaline. »

Certains streamers aiment se donner en spectacle, et vont même jusqu’à relever des défis pour épater la galerie. « Il y a un streamer, par exemple, qui a complété un jeu de tir à la première personne en remplaçant la manette par la guitare du jeu Guitar Hero », raconte Tanya Moore.

Il s'agit de Xavier Robitaille, alias ZAG, qui diffuse sur sa chaîne LeZagShow.

Comme il est possible de faire des dons en argent aux joueurs, d’autres utilisent leur plateforme pour servir une cause qui leur est chère. M. Fortin, par exemple, a déjà joué en direct pendant 24 heures d’affilée dans l’optique d’amasser des dons pour Opération Enfant Soleil.

Enfin, des joueurs lient l’utile à l’agréable, comme le streamer Hell_Frank, illustre Mlle Moore. « C’est un historien dans sa vie de tous les jours. Quand il se filme en train de jouer, il commente la représentation de l’époque du jeu, par exemple Assassin’s Creed. Il montre des anachronismes ou explique que certains éléments sont bien reproduits, sont réalistes, dit-elle. Le regarder jouer est une bonne façon d’apprendre sur l’Histoire. »

Si certaines personnes en regardent d’autres jouer en ligne pour améliorer leur propre jeu, d’autres le font par pur divertissement, comme s’ils regardaient un film.

S’améliorer ou s’amuser

L’une des raisons pour lesquelles des joueurs en regardent d’autres jouer en ligne est principalement pour s’améliorer au même jeu.

« Si comme joueur je cherche surtout à m’améliorer et à trouver des trucs et astuces, je vais regarder la chaîne de joueurs professionnels ou experts, note Alysson Gince. Ça me permet de découvrir de nouveaux trucs et des stratégies auxquelles je n’aurais pas pensé. »

Et pas obligé d’être un champion pour se filmer. Entre eux, des joueurs partagent leurs écrans pour s’entraider et se partager des trucs, nous dit-on.

Si certaines personnes en regardent d’autres jouer en ligne pour améliorer leurs propres performances, d’autres le font par pur divertissement, comme s’ils regardaient un film.

« Les gamers vont comparer ça à un match de hockey, de soccer ou à une partie de football, illustre Guillaume Perreault. C’est une question de divertissement, de voir les pros à l’œuvre. C’est un spectacle. C‘est une façon de passer le temps. Beaucoup vont avoir un stream sur leur deuxième écran pendant qu’ils font autre chose. C’est un peu la même chose que de plier son linge devant la télé. »

L’esprit de communauté semble au coeur du phénomène social qu’est le <em>streaming</em>.

La longueur et la complexité de certains jeux peuvent en outre décourager certaines personnes d’en faire l’essai, mais elles demeurent curieuses de les découvrir. « Les jeux sont de plus en plus longs. Si certains mettent 6 heures à être complétés, pour d’autres, on parle de 200 heures de jouabilité, explique Tanya Moore. Ce n’est pas tout le monde qui veut investir autant de temps, alors le streaming permet de ne regarder que les cinématiques du jeu ou certaines parties sans avoir à faire tout le chemin pour se rendre là. »

Certains streamers se spécialisent dans les montages de leurs meilleurs moments, qui peuvent parfois être cocasses. « Les gens aiment ça », indique Tanya Moore, qui prépare elle-même un palmarès de ses meilleures frousses en pleine action pour plaire à sa base d’abonnés.

« Les jeux d’horreur sont très populaires, complète pour sa part Simon Charron-Bigras. Les gens ne veulent pas y jouer, car ils ne veulent pas avoir peur. Mais c’est très drôle de voir les réactions des joueurs qui se filment. »

« Ce qui m’accroche, c’est le côté humoristique. Certains joueurs tournent leur jeu au ridicule et n’hésitent pas à rire d’eux-mêmes lorsqu’ils échouent une manœuvre », explique le Sherbrookois de 28 ans qui, d’aussi loin qu’il se rappelle, a toujours aimé regarder les autres joueurs. « Quand j’allais chez des amis, ça ne me dérangeait pas de les regarder jouer pendant deux heures sans avoir mon tour », relate-t-il.

Un passe-temps qu’il a conservé à l’âge adulte, à raison d’une heure de visionnement chaque jour, en moyenne. « J’aime regarder la séquence d’ouverture, ce qui se passe, explique-t-il. Ça me permet de découvrir certains jeux auxquels je n’aurais pas joué, soit parce que j’avais peur ou parce que je trouvais ça trop compliqué. Je peux voir le jeu sans avoir à prendre les décisions. »

Tanya Moore est streameuse et collaboratrice pour RDS Jeux Vidéo.

« Ce que j’aime aussi, c’est que deux joueurs peuvent jouer au même jeu, mais de regarder leur vidéo me donne une expérience très différente parce qu’ils n’ont pas la même manière de jouer ou de réagir. »

Relations virtuelles, liens réels

L’esprit de communauté semble d’ailleurs au cœur du phénomène social qu’est le streaming. «Il y a un petit kick à regarder les gens jouer en direct. On peut interagir avec eux; le lien est plus facile à créer entre un streamer et son public de cette façon, plutôt qu’avec une vidéo sous laquelle on peut simplement écrire des commentaires. Plusieurs membres d’un même groupe développent de véritables amitiés sans s’être jamais rencontrés», note Alysson Gince.

«En fait, s’il n’y a pas de communauté, le streaming n’existe pas, croit Guillaume Perreault. Twitch a été créé par la communauté. Parfois, les gens vont suivre un streamer parce qu’ils apprécient sa personnalité, beaucoup plus que pour les jeux auxquels il joue. La fin de semaine dernière, j’ai rencontré pour la première fois un ami que j’ai rencontré là-dessus.»

Ce fort sentiment de communauté pousse certains joueurs, plutôt introvertis, à sortir de l’isolement qu’ils vivent dans « la vraie vie ». « J’ai tout de suite aimé l’interaction avec les gens. Dans la vie de tous les jours, je n’ai pas tendance à aller vers les autres, je suis anxieuse. Mais Twitch m’a aidé à changer ça, à m’exprimer librement. Et si je suis confrontée à un troll, je peux le bloquer. Bref, les contacts dans le monde du jeu vidéo m’ont permis de communiquer comme l’extravertie que je n’ai jamais été », indique Tanya Moore.

« Pour certaines personnes, c’est plus facile de communiquer avec les autres en ligne et de se confier », indique M. Perreault.

Impossible toutefois, à l’écoute de ce commentaire, de ne pas se souvenir du tragique destin du fils de l’homme d’affaires Alexandre Taillefer, Thomas, qui s’est enlevé la vie en 2015. Avant de commettre l’irréparable, l’adolescent, cyberdépendant aux jeux vidéo, avait envoyé des messages de détresse à son idole sur Twitch, le joueur américain SodaPoppin, qui n’y a jamais répondu.

PEUT-ON VIVRE DU STREAMING?

La question est posée à tous nos intervenants. Parfois, quelques secondes de silence. D’autres répondent sans hésiter. Oui, c’est possible de faire quelques dollars avec le streaming. Pour en faire son principal revenu, toutefois, mieux vaut investir beaucoup de temps pour s’assurer de la fidélité — et de la générosité — de ses abonnés.

« Il y a plus de gens qu’on pense qui réussissent à tirer un revenu intéressant du streaming. Mais de là à en vivre, c’est autre chose », croit Richard Fontaine, directeur du Centre de formation en technologies de l’information de l’Université de Sherbrooke.

Au Québec, difficile toutefois de s’enrichir en se filmant en français, même si l’Europe compte sa part de francophones. Le marché des jeux vidéo est mondial et la langue principale est l’anglais, souligne l’enseignant.

Quelques Québécois et Canadiens, à peine, parviennent à vivre du streaming, estime pour sa part Guillaume Perreault, alias Leaf. « La plupart des streamers ont un autre emploi, rappelle-t-il. Pour vivre de ça, il faut une base d’abonnés solide et des donateurs fidèles. Il y en a qui font du streaming en anglais pour rejoindre une plus grande base d’abonnés. »

La monétisation du streaming peut s’effectuer de deux principales façons. Tout d’abord, en percevant un montant du coût d’un abonnement à sa chaîne sur la plateforme Twitch, par exemple. « Mais ça, ça n’est vraiment pas si payant que ça, explique M. Perreault. En moyenne, un abonnement revient à 3,50$ dans les poches du streamer. Il faut donc en avoir beaucoup pour que ça vaille la peine. »

L’autre manière est de récolter des dons, c’est-à-dire l’argent que le spectateur remet de son bon vouloir au joueur sous forme de pourboire.

Compétition féroce

La compétition est également fort féroce. « Quand j’ai commencé à faire du streaming, c’était plus compliqué d’un point de vue technique. Ça prenait beaucoup de préparation, explique Cédric Fortin. Maintenant, il y a tellement de gens qui en font que c’est rendu difficile de percer. »

« Peu importe l’heure qu’il est, il y a beaucoup de personnes qui se filment en train de jouer quelque part dans le monde », renchérit Richard Fontaine.

Cela force les joueurs à rivaliser d’ingéniosité pour capter l’attention des spectateurs et les retenir sur leur chaîne afin de les inciter à s’abonner ou à leur faire des dons.

« Maintenant, de plus en plus de jeux sont gratuits, mais l’argent se fait avec la vente d’accessoires, de nouveaux personnages et de tenues pour ceux-ci », indique M. Fontaine.

« C’est hallucinant les gens qui dépensent là-dedans! » renchérit M. Fortin. Lorsqu’il s’adonnait au streaming, celui-ci réinvestissait l’argent reçu en dons dans l’achat de ces éléments qu’il offrait ensuite en tirage à ses abonnés.

N’empêche, certains joueurs ont réussi à empocher de coquettes sommes grâce à leur passion. Les Québécois Michaël Viens, Stéphanie Harvey et Félix Lengyel, pour ne nommer que ceux-là, sont parmi ceux ayant connu le plus de succès dans la province.

Outre les bourses remises aux vainqueurs de tournois de e-sports, les joueurs les plus prolifiques, comme l’Américain Ninja, pourront également arrondir leurs fins de mois grâce à des commanditaires, dont Red Bull et Adidas. Ninja s’enrichit également grâce à de nombreux produits dérivés à son effigie.