Douze personnes qui habitent encore au 94, rue Saint-Charles Sud, dont deux enfants, font l’objet d’un avis d’éviction leur ayant été livré par huissier mardi dernier.
Douze personnes qui habitent encore au 94, rue Saint-Charles Sud, dont deux enfants, font l’objet d’un avis d’éviction leur ayant été livré par huissier mardi dernier.

«Son fonds de commerce, c’est profiter de la misère humaine»

Marie-Ève Martel
Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Évictions imminentes à l’approche de Noël, travail s’apparentant à de l’esclavage, terreur constante entre quatre murs : c’est un véritable enfer qu’ont vécu des familles ayant séjourné à l’auberge d’aide familiale de l’organisme Aide, Conseils et Assistance aux Familles Québécoises (ACAFQ), située à Granby.

Une douzaine de personnes habitent encore au 94, rue Saint-Charles Sud, dont deux enfants. Mardi dernier, un huissier leur a livré un avis d’éviction. Le document, dont La Voix de l’Est a eu copie, mentionne qu’ils ont dix jours pour quitter les lieux faute de quoi des procédures judiciaires seront entamées pour les expulser de l’endroit.

«ACAFQ était locataire de l’immeuble en vertu d’un bail [ayant] pris fin de plein droit le 26 novembre 2020, entraînement du fait même la fin de votre sous-location», peut-on y lire. L’administrateur des lieux au nom du propriétaire, les Résidences Saint-Charles S.E.N.C, confirme que les individus sur place ont été «invités à quitter» les lieux dans les plus brefs délais.

«L’utilisation de la bâtisse n’est pas conforme aux usages autorisés par le permis. Cet endroit est censé être une résidence pour clientèles vulnérables qui ont besoin de services d’assistance, elle en a fait un bed and breakfast. En conséquence, tous ceux qui se trouvent sur les lieux les occupent illégalement», a fait savoir l’administrateur M. Côté, qui a accepté d’accorder une entrevue à La Voix de l’Est à condition que son prénom ne soit pas révélé.

«Elle», c’est la fondatrice et directrice générale de l’ACAFQ, Karine Darcy. Cette dernière est arrivée dans le paysage granbyen dans la foulée du décès tragique de celle qu’on appelle «la fillette de Granby». Un dossier que Mme Darcy, une résidente de Terrebonne, a dit suivre de près et bénévolement depuis plus de cinq ans, dans le cadre duquel elle aurait tenté, en vain, d’alerter les autorités sur la maltraitance qu’a subie l’enfant.


« Cette femme-là s’est servie de la mort de la fillette de Granby pour donner un élan à sa cause et venir s’installer à Granby. Son fonds de commerce, c’est profiter de la misère humaine. »
Un sonneur d’alerte ayant requis l’anonymat


Dans la foulée de la tragédie et des procédures judiciaires qui en découlent, elle a accordé de nombreuses entrevues aux médias, où elle a entre autres parlé de l’importance de réformer la DPJ. Elle en profitait aussi pour présenter les services offerts par son organisme, dont la toute première auberge d’aide familiale, établie à Granby, a obtenu son permis d’exploitation en janvier dernier.

Dettes et Fermeture

Mais depuis son ouverture, Mme Darcy et l’ACAFQ auraient cumulé des dettes d’environ 400 000 $ à l’endroit du locateur de l’immeuble. C’est entre autres pourquoi il a entamé des procédures d’éviction.

«Elle est insolvable. Elle n’a jamais payé son loyer, ça représente environ 240 000 $. Elle devait aussi 40 000 $ à Hydro-Québec, 35 000 $ en taxes et 17 000 $ en assurance, qu’on va devoir payer à sa place, et on attend aussi une facture de gaz d’environ 10 000 $. Tout ça, en plus des bris occasionnés dans le bâtiment», calcule M. Côté.

Karine Darcy est arrivée dans le paysage granbyen dans la foulée du décès tragique de celle qu’on appelle «la fillette de Granby».

Il y a environ deux semaines, Mme Darcy a annoncé sur Facebook qu’elle fermerait sa ressource le 15 décembre et qu’elle était allée consulter un syndic de faillite. «On a par la suite discuté avec M. Côté: on va prendre une entente pour rembourser ce qu’on doit, mais en réajustant le montant en fonction de l’état de la bâtisse, qui est un désastre», allègue Mme Darcy, qui estime sa dette à 273 000 $, une somme qu’elle s’attend même à voir diminuer davantage.

Mme Darcy s’était pourtant prononcée publiquement, sur Facebook et dans le cadre d’une pétition, contre l’annulation ou le report du paiement des loyers printaniers en raison de la pandémie. «Si vous pouvez payer votre loyer, faites-le, moi mes paiements et hypothèques passeront pareil, je n’égorgerai personne, mais les revenus qui sont garantis comme l’aide sociale/pension, je vais exigé [sic] mes loyers», avait-elle publié le 23 mars dernier.

Un grand flou demeure d’ailleurs quant au montant des loyers perçus par l’organisme de Mme Darcy auprès des résidents de l’auberge. Selon plusieurs sources, les loyers variaient d’un locataire à l’autre, et d’un mois à l’autre, mais demeuraient somme toute assez onéreux, soit environ 600$ chaque mois pour des deux-pièces et demi. La plupart des locataires ont indiqué à La Voix de l’Est avoir des reçus qui démontrent le paiement de leur loyer, bien qu’on leur ait toujours refusé un bail ou une preuve de résidence.

«Le propriétaire est une victime des soeurs Darcy, comme nous, soutient Nicolas, un locataire de l’auberge. On devrait s’unir et s’entraider. Ça ne se fait pas, se faire jeter à la rue en plein mois de décembre, avec la COVID, quand on a toujours payé notre loyer.»

Travail non rémunéré

Au cours de cette enquête, La Voix de l’Est s’est entretenue avec près d’une vingtaine de personnes, dont une poignée de locataires actuels, menacés de se retrouver à la rue. Les allégations formulées ci-bas à l’endroit de Mme Darcy et de sa soeur Caroline ont été corroborées par plusieurs sources distinctes, dont certaines ont tenu à demeurer anonymes.

«Cette femme-là s’est servie de la mort de la fillette de Granby pour donner un élan à sa cause et venir s’installer à Granby, allègue un sonneur d’alerte ayant requis l’anonymat. Son fonds de commerce, c’est profiter de la misère humaine.»

À son arrivée à l’auberge, en février, Marlène était charmée par la mission de l’organisme. «Chacun faisait sa part, alors on s’est rapidement impliqués parce qu’on croyait au projet, relate-t-elle. Je faisais le ménage, mon conjoint faisait les repas», raconte-t-elle.

Au cours de cette enquête, <em>La Voix de l’Est </em>s’est entretenue avec près d’une vingtaine de personnes, dont une poignée de locataires actuels, menacés de se retrouver à la rue.

En échange, Mme Darcy leur aurait promis des réductions sur leur loyer, qui ne sont jamais venues. «Elle doit nous devoir l’équivalent de 475 heures de travail», raconte la locataire, actuellement sans emploi.

«Je faisais la nourriture. À un moment donné, je cuisinais pour 20, 30 personnes, mais je n’avais rien en retour», confirme son conjoint, Sylvain, qui prétend également que Mme Darcy s’était engagée à lui payer un véritable salaire dès qu’elle toucherait des subventions.

«On devait faire le ménage, la nourriture, garder les enfants, même ceux des soeurs Darcy», témoigne une ancienne résidente, Rita (nom fictif).

«On subventionnait leur logement en échange du travail, reconnaît Mme Darcy, dans le cadre d’une entrevue avec La Voix de l’Est. Mais c’était mal fait et ils voulaient toujours plus de rabais. À la fin, on était plutôt rendus à leur merci et selon eux, il aurait fallu qu’on les loge gratuitement!»

Comme le prétend M. Côté, le représentant du propriétaire de l’édifice, des chambres de la résidence ont même été affichées sur la plateforme AirBnb, a-t-on pu vérifier. Or, puisque la directrice ne pouvait être présente sur place, ce sont les locataires qui ont entretenu l’endroit, à leurs frais.

Un grand flou demeure quant au montant des loyers perçus par l’organisme de Mme Darcy auprès des résidents de l’auberge. Selon plusieurs sources, les loyers variaient d’un locataire à l’autre, et d’un mois à l’autre, mais demeuraient somme toute assez onéreux, soit environ 600$ chaque mois pour des deux-pièces et demi.

Climat tendu

Mathieu (nom fictif) a pour sa part été à l’emploi de l’ACAFQ durant... une demi-journée. «Pour moi, après quelques heures à peine, il était clair que je ne remettrais jamais les pieds à cet endroit. Pas avec tout ce que j’y ai vu», a confié cet éducateur spécialisé comptant plus d’une quinzaine d’années d’expérience.

Déjà, à son arrivée, l’éducateur spécialisé dit avoir ressenti «une ambiance très malsaine». «On voyait clairement que le climat était tendu entre la direction et tout le monde, y compris les résidents», confie-t-il.

Pire encore, en quelques heures à peine, la situation s’est à ce point envenimée que Mme Darcy se serait mise à crier après tout le monde.

«Elle me semblait déjà agressive, mais tout à coup, c’est devenu mille fois pire. Elle injuriait tout le monde. J’étais complètement abasourdi», relate l’intervenant, qui a été immédiatement congédié et en des termes peu élogieux, dit-il.

Mathieu est demeuré en contact avec les pensionnaires de l’auberge. «J’étais très inquiet pour ces personnes-là, dit-il. C’étaient des personnes vulnérables, des enfants, des immigrants.»

L’éducateur spécialisé affirme même avoir «sorti une famille de là», préférant les héberger dans son sous-sol tant il était préoccupé par leur situation.

«On a eu plusieurs discussions assez intenses. Je n’étais pas d’accord avec sa façon de gérer l’endroit, indique Caroline Blake, une intervenante bénévole qui résidait sur place. En fait, j’étais abasourdie par sa manière de faire. J’étais atterrée par sa façon de nous parler. Quand j’ai compris que rien n’allait s’améliorer, j’ai fini par quitter après m’être trouvé un logement.»

Escalade de violence

Depuis février 2020, les policiers de Granby ont été appelés à six reprises au 94, rue Saint-Charles Sud, a par ailleurs confirmé Marc Farand, porte-parole du Service de police de Granby.

Le 13 juin dernier, les policiers se sont notamment déplacés sur place pour une affaire de voies de fait et de menaces de mort. Mme Darcy a alors été arrêtée, confirme M. Farand.

Elle devra retourner en cour le 17 décembre pour répondre de deux chefs d’accusation en lien avec cet incident, mais aussi d’une accusation de méfait sur un bien d’une valeur inférieure à 5000$ qu’elle aurait commis le lendemain. Mme Blake a confié à La Voix de l’Est être la victime des voies de fait et des menaces en question.

Cela n’a pas empêché la fondatrice et DG de l’ACAFQ de récidiver il y a trois semaines alors qu’elle aurait attaqué un des résidents, qui agissait aussi comme homme de maintenance dans l’immeuble, avec un chaudron. Mme Darcy nie toutefois cette accusation et allègue que l’individu s’est lui-même frappé pour l’incriminer.

Comme le dossier fait toujours l’objet d’une enquête, M. Farand n’a pas pu dévoiler plus de détails à ce sujet. Mais la directrice a déjà fait l’objet à au moins deux reprises d’une interdiction de contact avec des locataires, ce qui l’empêchait de se présenter à l’auberge de son propre organisme. Une interdiction que la principale intéressée a elle-même reconnu sur plusieurs publications Facebook, mais qu’elle n’aurait pas toujours respectée, soutiennent plusieurs sources.

«Les gens avaient extrêmement peur d’elle et de sa soeur Caroline [Darcy]», soutient Mathieu.

«Elle aime se montrer devant les caméras pour faire parler de sa cause, mais en réalité, elle détruit tous ceux qu’elle rencontre», souligne Marlène, une locataire qui pourrait être évincée d’ici Noël.

Mme Darcy est d’ailleurs une habituée des tribunaux, ayant déjà fait l’objet, dans le passé, d’accusations de vol, de recel, de fraude, de menaces, de voies de fait armées, de voies de fait contre un agent de police, d’entrave au travail des policiers et d’omission de se conformer à une ordonnance de la cour, des infractions commises à Montréal et Saint-Hyacinthe.

Elle a plusieurs fois bénéficié d’arrêts de procédures ou d’acquittements et, par deux fois, obtenu une absolution conditionnelle pour les infractions reprochées. La dernière remonte à avril 2012, alors qu’elle avait plaidé coupable à une accusation de voies de fait armées ayant causé des lésions, à Montréal.


« C’est vraiment triste ce qui se passe. Ce sont des familles qui pourraient très bien se retrouver à la rue dans une dizaine de jours. Des gens qui n’auront plus de toit, qui ne mangeront pas à leur faim. »
Kim Verreault, coordonnatrice du Groupe Actions Solution Pauvreté de la Haute-Yamaska


Le communautaire à la rescousse

Le conseiller municipal du district où se situe la ressource d’hébergement, Robert Riel, qualifie le dossier de «patate chaude». «Le lien de confiance entre la dame et le propriétaire est rompu, a-t-il expliqué. Le bail n’est plus valide pour certaines raisons. Il y a eu des problèmes et la police a dû s’en mêler.»

Mis au parfum de l’avis d’éviction, le milieu communautaire de Granby et de la Haute-Yamaska, qui suit le dossier de près, se concerte depuis plusieurs jours afin de venir en aide aux locataires de l’immeuble.

«On a été interpellés par des familles. On essaie de les aider et de les référer, parce que nous n’offrons pas de ressource en hébergement», indique Claudine Leroux, directrice générale de la Maison des Familles de Granby et région.

Malheureusement, il sera difficile de déménager les locataires à l’approche du temps des Fêtes, particulièrement les familles, parce qu’il n’existe pas à l’heure actuelle, de ressource d’urgence en hébergement familial. «Un homme pourrait bien aller au Passant [NDLR un centre d’hébergement pour hommes], mais il n’y a rien pour les femmes avec des enfants. Elles pourraient se tourner vers d’autres organismes, mais ceux-ci sont destinés aux victimes de violence conjugale et familiale», explique Kim Verreault, coordonnatrice du Groupe Actions Solution Pauvreté de la Haute-Yamaska.

«C’est vraiment triste ce qui se passe, poursuit-elle. Ce sont des familles qui pourraient très bien se retrouver à la rue dans une dizaine de jours. Des gens qui n’auront plus de toit, qui ne mangeront pas à leur faim.»

«C’est carrément de l’exploitation de personnes vulnérables, déplore une intervenante du milieu communautaire qui a préféré garder l’anonymat. Ces deux soeurs se positionnent positivement dans les médias et sur les réseaux sociaux et elles abusent de personnes vulnérables pour se montrer en héroïnes. Elles ne devraient pas avoir le droit de faire ça.»

— Avec la collaboration de Pascal Faucher