Stéphanie Frenette évite les caméras en enfilant foulard et masque, tout comme ses proches. Elle fait face à une accusation de voie de fait grave.
Stéphanie Frenette évite les caméras en enfilant foulard et masque, tout comme ses proches. Elle fait face à une accusation de voie de fait grave.

Procès de Stéphanie Frenette: l’enfant est gavé et ne marchera jamais

Patricia Rainville
Patricia Rainville
Le Quotidien
«On nous a dit qu’il serait en chaise roulante toute sa vie et qu’on ne retrouverait jamais notre coco* d’avant. Aujourd’hui, il est gavé et ne marche pas». Le procès de la gardienne d’enfants Stéphanie Frenette, accusée d’avoir secoué un bébé de 23 mois au point de lui infliger de graves séquelles irréversibles, s’est ouvert lundi matin, au Palais de justice de Chicoutimi, avec le témoignage du père du petit garçon, aujourd’hui âgé de cinq ans.

Durant toute la journée, le père a été interrogé par l’avocate de la poursuite, Me Nicole Ouellet, sur les premiers mois de vie du petit, dont l’identité est protégée par une ordonnance de non-publication, jusqu’au jour fatidique du 20 février 2017, appelé comme le jour «du drame» par son père.

Ce jour-là, alors que le petit n’en était qu’à sa troisième visite à la garderie en milieu familial de Stéphanie Frenette, le père a reçu un appel à 12h03 de la gardienne, affirmant que l’enfant «n’allait vraiment pas bien, qu’il était mou comme une guenille».

Mais avant d’expliquer comment s’était déroulée cette journée du 20 février, le père, qui a admis ne pas se souvenir de plusieurs détails, a d’abord été interrogé sur les premiers mois du bébé, à savoir s’il se développait «normalement». Le père a expliqué que le petit avait quelques retards de développement, notamment de langage et de motricité. Selon le père, à 23 mois, le petit connaissait plus ou moins six mots, mais marchait depuis ses 14 mois. Le bébé était dynamique, aimait grimper et était un petit garçon enjoué. Mais ses problèmes de langage avaient poussé les parents à consulter des intervenants au CLSC, notamment une infirmière.

C’est d’ailleurs pour améliorer sa condition que l’infirmière du CLSC avait conseillé aux parents d’envoyer l’enfant à la garderie, afin qu’il socialise et soit davantage stimulé.

C’est donc dans ce contexte que les parents on inscrit l’enfant à la garderie de Stéphanie Frenette, l’ABC de la Chenille, jadis située dans la résidence de l’accusée, sur la rue Bégin, à Chicoutimi. Les parents avaient trouvé cette place en visitant le site du coordonnateur des garderies en milieu familial. Les parents ont visité la garderie et tout semblait «très correct», a témoigné le père.

Première journée à la garderie

Le père a expliqué que la première visite du bambin à la garderie s’était bien déroulée, mais «que le petit avait été mis au coin après avoir garroché sa nourriture par terre sur l’heure du dîner». Le père a d’ailleurs dépeint l’accusée comme une gardienne sévère, selon ce qu’il a pu constater cette semaine-là. En soirée, le petit avait d’ailleurs mangé plus qu’à l’habitude, «comme s’il n’avait pas mangé de la journée», a témoigné le père.

L’avocat de l’accusée, Me Julien Boulianne.

Le petit n’allait pas à la garderie tous les jours, mais seulement le lundi et le mercredi, avaient convenus les parents.

Le père a raconté que le petit avait été malade quelque peu le mardi, souffrant de diarrhées. Le mercredi, lorsque le père est allé reconduire l’enfant à la garderie, le petit semblait ne pas vouloir y rester, mais le père ne s’en est pas trop inquiété, puisque les enfants ont l’habitude de ne pas vouloir laisser partir leurs parents.

Durant cette semaine-là, les parents ont constaté que le bambin se couchait sur le dos, par terre et sans bouger, pour une raison inexpliquée. Sinon, le reste de la semaine s’est déroulée somme toute normalement, a témoigné le père.

Le vendredi, la famille s’est rendue au centre d’amusement Savana, où le petit s’était beaucoup amusé quelques semaines plus tôt. Mais ce vendredi-là, l’enfant avait de la difficulté à monter dans les modules de jeu et à se tenir dans les glissoires. Le père a témoigné que le petit garçon avait d’ailleurs chuté d’un divan et qu’il s’était possiblement cogné la tête à ce moment, sur un tapis de mousse. Le bébé a ensuite vomi à quelques reprises. Les parents se sont rendus à la pharmacie pour recevoir des conseils, mais on leur a dit qu’une chute de la sorte ne pouvait avoir causé de blessures importantes.

Les journées de samedi et du dimanche se sont bien passées, mis à part que l’enfant a vomi une nouvelle fois et qu’il continuait à se coucher immobile au sol.

Le 20 février 2017

Le lundi matin, lorsque le père l’a reconduit à la garderie, le petit se tenait à ses jambes et pleurait. Le père a monté à l’étage pour quitter (la garderie était située au sous-sol de la maison) et il aurait entendu Stéphanie Frenette crier «c’est assez» à un autre enfant et tous les petits se seraient tus.

Le père a alors dit à la femme de ménage, qui s’activait au rez-de-chaussée, que ce n’était pas facile de laisser son enfant sur place.

C’est à 12h03 qu’il a reçu un appel de Stéphanie Frenette, expliquant que le petit n’allait pas bien, qu’il était mou et qu’il peinait à garder les yeux ouverts. Elle aurait expliqué avoir entendu un «boom» au sous-sol alors qu’elle était à l’étage et avoir retrouvé le petit dans cet état.

L’avocate de la poursuite, Me Nicole Ouellet.

Le père n’a toutefois pas senti d’urgence dans sa voix, mais toute la famille s’est déplacée pour aller chercher l’enfant. Le père a toutefois dû arrêter mettre de l’essence dans sa voiture sur la route.

En arrivant à la garderie, le père a dit avoir vu l’accusée assise par terre, berçant le garçon, qui semblait inconscient. «Il était en difficulté respiratoire. Il respirait très vite, avait les yeux fermés et le visage blanc», a raconté le père. Ce dernier a pris son enfant, lui enfilant rapidement sa veste d’hiver pour se diriger vers la voiture puis à l’urgence.

La mère, qui était alors dans la voiture avec le nourrisson du couple, s’est mise à paniquer en voyant l’état du garçon.

À l’hôpital, le bébé a vite été entouré de médecins et a passé une batterie de tests avant d’être envoyé par avion-ambulance jusqu’au CHUL à Québec, puisqu’il ne reprenait pas connaissance. Il aura finalement passé entre quatre et six jours dans le coma et deux mois hospitalisé.

Le père a expliqué que la première IRM avait démontré que le bébé souffrait d’un traumatisme crânien non accidentel, c’est-à-dire causé par autrui. Les résultats ont démontré qu’il s’agissait d’un cas de bébé secoué. La seconde IRM a poussé le neurologue à croire à une maladie qui s’apparente au syndrome du bébé secoué, mais les 3e et 4e IRM ont finalement permis de conclure que le petit avait véritablement été secoué.

Le père a expliqué que l’enfant, qui a aujourd’hui cinq ans, ne marche pas, doit être gavé pour manger, gazouille, mais ne parle pas et qu’il doit être installé dans un fauteuil anti-bascule pour éviter les hémorragies au cerveau.

Plusieurs témoins attendus

Le procès, qui se tient devant le juge de la Cour du Québec Michel Boudreault, se déroule jusqu’à jeudi. Le père sera contre-interrogé par l’avocat de Stéphanie Frenette, Me Julien Boulianne, mardi. La Couronne compte ensuite appeler la mère du bébé, la femme de ménage qui était présente à la garderie le 20 février 2017 et un parent d’un autre enfant ayant fréquenté la garderie, notamment. Des témoins policiers seront aussi entendus.

Le procès sera ensuite ajourné jusqu’à la semaine du 26 octobre, puisque les experts en médecine appelés à la barre des témoins, autant de la Couronne que de la défense, ne sont disponibles qu’à cette date.

Stéphanie Frenette nie être responsable de l’état du petit garçon. Elle évite les caméras des médias en portant foulard et masque et elle est entourée de sa soeur et de son père. Elle fait face à une accusation de voie de fait grave.

*Le père a employé le nom du garçon, que nous ne pouvons dévoiler, mais utilisait fréquemment ce surnom pour parler de lui durant son témoignage.

+

TROP DE MONDE POUR LA SALLE D'AUDIENCE

Les autorités du Palais de justice de Chicoutimi ont dû aménager une salle de débordement pour les proches de la petite victime et pour les journalistes, lundi matin, avant que le procès de Stéphanie Frenette débute. En raison des règles de distanciation sociale, peu de personnes pouvaient prendre place dans la salle d’audience 2.07.

Le procès de la gardienne accusée de voie de fait grave sur un bambin a débuté une heure plus tard que prévu, lundi, puisque trop de gens voulaient assister aux audiences. Plusieurs membres de la famille du petit garçon s’étaient déplacés au palais de justice, en plus des journalistes de différents médias et des travailleurs de la justice. La salle ne pouvait accueillir que 13 personnes, incluant les deux procureurs, le juge, la greffière, le constable spécial, l’accusée et les enquêteurs au dossier. C’est donc dire qu’il ne restait plus beaucoup de place pour les proches de l’accusée ou de la victime et aucune place pour les journalistes.

Une salle de débordement, avec une télévision permettant de suivre le procès, a donc été aménagée.

La salle 2.07 est souvent utilisée pour les procès qui se déroulent sur plusieurs jours, mais il s’agit de l’une des salles les plus petites du palais de justice. 

Depuis le début de la reprise des activités judiciaires, en mai dernier, les déplacements dans les palais de justice restent contrôlés et il est possible, pour les témoins, les avocats et les médias, de suivre la justice via visioconférence. 

Une ordonnance a d’ailleurs été rendue par le juge Michel Boudreault en début d’après-midi, afin de rappeler qu’il est strictement interdit de filmer, de photographier et de diffuser les images partagées sur le système de visioconférence. Un tel geste pourrait se solder par une accusation d’outrage au tribunal.

Stéphanie Frenette s’était également caché le visage lors de son plus récent passage en cour, en août.