Mélanie Lemay
Mélanie Lemay

«On connaît tous un Harvey Weinstein»

De la même façon qu’elle a généré une prise de parole planétaire depuis son apparition dans l’espace public, l’affaire Weinstein permettra désormais de diriger les projecteurs vers le traitement que reçoivent les victimes d’agressions sexuelles devant la justice, croit Mélanie Lemay. Pour la cofondatrice du mouvement Québec contre les violences sexuelles, le long procès de l’ex-magnat hollywoodien qui s’entamait lundi permettra soit de mettre au grand jour les défectuosités du système, soit de marquer « une nouvelle ère ».

« C’est le début de quelque chose de beaucoup plus grand », fait valoir l’ancienne étudiante à l’Université de Sherbrooke qui s’est fait connaître grâce à ses nombreuses luttes dans la cause des violences sexuelles et qui a participé en mars dernier à la 63e session de la Commission de la condition de la femme des Nations Unies.

« Peu importe l’issue du procès, c’est parlant, renchérit-elle. Si ça aboutit à une condamnation, ça marquera une nouvelle ère, et on pourra montrer que l’impunité doit cesser. De l’autre côté, si on observe la stratégie de son avocate, Donna Rotunno, qui est fière de dire qu’elle va s’amuser à déconstruire la crédibilité des victimes et qu’elle va leur faire passer un mauvais quart d’heure, c’est assez symbolique de la façon dont le système de justice ridiculise les victimes quand elles décident d’aller de l’avant. On n’en parle pas suffisamment, mais judiciariser son agresseur, c’est pour la société qu’on le fait. C’est vraiment un acte d’abnégation. On n’a rien à gagner personnellement et c’est loin de faciliter le processus de guérison. C’est toi qui vas te faire ridiculiser en cour pour finalement peut-être aboutir à une condamnation. Les victimes ne le font pas pour elles, mais pour protéger d’autres femmes et pour bâtir une société d’avenir. » 

Les déboires judiciaires et médiatiques d’Harvey Weinstein ont débuté le 5 octobre 2017, alors que le New York Times publiait de nombreux témoignages de femmes l’accusant de harcèlement sexuel. Depuis, plus de 80 femmes ont accusé l’ancien producteur de les avoir harcelées ou agressées sexuellement. 

Le procès qui s’étendra environ sur les six prochaines semaines ne concerne que deux d’entre elles. « Les deux seuls cas acceptables aux yeux de la justice », s’indigne Mme Lemay.

« On connaît tous un Harvey Weinstein dans notre entourage, quelqu’un qui a du pouvoir d’une certaine façon, peut-être parce qu’il a une place importante dans nos cœurs ou nos familles, ou qu’il réussit bien dans son milieu, que ce soit dans le milieu des arts ou dans la politique. Ça met en lumière les rapports de pouvoir qui existent, et c’est tellement évident dans le cas de Weinstein que ça devient vraiment intéressant pour démontrer qu’il y a des dynamiques de violences sexuelles. C’est beaucoup plus présent qu’on l’imagine », déplore Mme Lemay, dressant également un parallèle avec le procès de Gilbert Rozon attendu cette année et qui ne concerne qu’un seul cas sur une vingtaine de plaintes pour agression sexuelle soumises à son endroit. 

Preuve, selon elle, que l’on vit dans une grave forme d’impunité.

« Il n’y a que trois plaintes d’agression sexuelle sur 1000 qui se terminent par une condamnation au Canada, rappelle Mme Lemay. Il y a un écart majeur entre ce qui est demandé d’une victime en termes de preuve et la réalité d’être une victime d’agression sexuelle de même que la dynamique qui s’installe entre la victime et son agresseur. »

Déresponsabilisation

La militante voit également une forte symbolique dans la signature, en décembre, d’un accord de principe d’une valeur de près de 25 M$ conclu entre les assureurs de M. Weinstein et une trentaine de femmes qui avaient porté plainte devant la justice civile. 

« Ça existe constamment, et c’est partout. Ce qui est intéressant, c’est que dans les conditions de cet accord, Weinstein ne reconnaît aucune culpabilité. Additionné au fait qu’il n’ait pas à débourser de sa poche, et que ce soit plutôt les assureurs d’une compagnie dont il ne fait même plus partie qui le font, ça démontre encore une fois très clairement qu’il y a tout un système derrière les agresseurs qui les empêchent de vivre une réelle responsabilisation de leurs actes. »

+

Véronique Grenier

Un procès qui « laissera une empreinte »

Ce n’est pas tellement en tant qu’autrice, mais surtout en tant qu’enseignante que Véronique Grenier a abordé le cas Weinstein et la déferlante #metoo dans les dernières années. Ayant elle-même servi de confidente à des étudiantes qui avaient été victimes d’agressions sexuelles, l’ancienne porte-parole de la campagne « Sans oui, c’est non » croit que chacun des mots qui seront prononcés dans la salle d’audience sera d’un grand impact sur le chemin collectivement parcouru. 

« C’est un dossier qui porte une charge culturelle immense. Plusieurs choses vont être dites, et ça laissera certainement une empreinte », évalue celle qui a ressenti beaucoup de dégoût et d’impuissance devant les allégations auxquelles doit répondre M. Weinstein. 

« Je n’ai pas envie qu’on se souvienne tant de lui. J’ai surtout envie qu’on se souvienne de ces femmes qui ont pris la parole et ont dénoncé. C’est gros pour elles, de briser cette espèce d’omerta là. Ça leur a pris beaucoup de courage, et particulièrement avec les réseaux sociaux d’aujourd’hui. [...] Avec le #metoo, elles ont permis à beaucoup de femmes de dénoncer, mais aussi à ce qu’une quantité phénoménale d’individus prennent conscience de cette problématique au sein même de leur réseau. Même moi, quand c’est arrivé, je n’en revenais pas, c’était chaque personne que je connaissais. Même moi, j’ai pris la mesure de. »

Pour Mme Grenier, il reste encore beaucoup de batailles à mener, mais « il y a du chemin qui a été fait ». Elle remarque notamment que la notion de culture du viol fait désormais partie du vocabulaire de la grande majorité de ses étudiants, ce qui n’était pas le cas auparavant. 

« C’est une question de santé et de sécurité publique, la question des agressions à caractère sexuel, tellement il y en a. Les projecteurs sont là-dessus, mais il ne faut pas que ça arrête. Chaque fois, c’est un procès, mais combien? » conclut-elle.  Jasmine Rondeau