«Ok boomer»

CHRONIQUE / J’ai découvert l’expression « Ok boomer » en fin de semaine dernière. C’est ma fille de 33 ans qui m’a montré un lien Facebook pour savoir si je connaissais l’expression. J’ai grêlé en masse contre les baby-boomers dans mes écrits passés. Statistiquement, je fais partie de cette génération née après la guerre entre 1945 et 1965, mais socialement et économiquement, je me sens plus comme un X, ceux qui sont nés entre 1960 et 1980, dits de la génération du « baby bust » qui fait le pont entre les baby-boomers et les milléniaux.

L’expression « Ok boomer » est apparue en 2018, mais c’est seulement depuis le début du mois qu’elle attire l’attention des médias, alors que plusieurs articles lui sont consacrés. Le 29 octobre, le New York Times titrait : « “‘OK boomer”’ marque la fin des relations intergénérationnelles amicales ».

« “Ok boomer” est devenue la réplique sans cesse répétée de la génération Z sur le problème des personnes âgées qui ne comprennent tout simplement pas, un cri de ralliement pour des millions d’enfants qui en ont marre. Les adolescents l’utilisent pour répondre aux vidéos qui font grincer des dents sur YouTube, aux tweets de Donald Trump et à toute personne de plus de 30 ans qui dit quelque chose de condescendant à propos des jeunes – et des problèmes qui les intéressent », résume la journaliste Taylor Lorenz.

La pire des générations

Le 7 novembre dernier, une députée de 25 ans du Parlement néo-zélandais a lancé un « Ok Boomer » à un député plus âgé qui a tenté de l’interrompre alors qu’elle parlait des changements climatiques. La nouvelle a été reprise la journée même sur la première chaîne d’information en continu de France, BFMTV, où le chroniqueur Benoît Gallerey explique l’expression aux Français.

On parle de la revanche des jeunes sur leurs parents. « Les jeunes sont saoulés d’être accusés par les plus vieux d’être des abrutis des écrans, superficiels, irresponsables et incapables d’interagir dans la vraie vie », explique le chroniqueur au sujet de l’expression « Ok boomer », une façon de dire « dégage le vieux ou tasse-toi mon oncle ».

Le chroniqueur cite une tirade de la bande dessinée française Les vieux fourneaux scénarisée par Wilfrid Lupano et dessinée par Paul Cauuet, publiée par Dargaud depuis 2014. « Une vieille mémé demande aux jeunes ce qu’ils reprochent à sa génération et ça se résume ainsi : “Votre génération est à l’origine de tous les fléaux du monde moderne, la mondialisation, l’ultralibéralisme, la pollution, la surexploitation, l’agriculture intensive, les paradis fiscaux, la communication, tout. En 80 ans, vous avez fait disparaître la quasi-totalité des espèces vivantes, vous avez épuisé les ressources, bouffé tous les poissons, il y a 50 milliards de poulets élevés en batterie chaque année dans le monde et les gens crèvent de faim. Historiquement, vous êtes la pire génération de l’histoire de l’humanité. Et un malheur n’arrivant jamais seul, vous vivez super vieux.” »

Tadam, dans les dents.

« Les boomers ont connu Mai 1968, le plein emploi, tout ça sans jamais avoir fait la guerre, en bouffant comme quatre, buvant, fumant et roulant à fond », relève le chroniqueur, indiquant que la vieille génération n’apprécie guère ce slogan.

Le 1er novembre, Shannon O’Connor, 19 ans, a conçu un chandail avec la phrase « Ok boomer, passe une terrible journée » sur le site TikTok et en a vendu pour plus de 25 000 $. « L’inégalité croissante, les frais de scolarité inabordables, la polarisation politique exacerbée par Internet et la crise climatique alimentent tous le sentiment anti-boomer », évoque la journaliste du New York Times.

Rien de nouveau

« La génération Z n’a pas inventé les reproches faits aux générations précédentes. Cette attitude a toujours existé, sauf que ce phénomène est exacerbé par les réseaux sociaux, où tout se dit, s’écrit et se partagent à la vitesse de l’éclair », fait remarquer le psychologue Louis Legault.

« Chaque génération a des reproches à faire à ceux qui les ont précédés et à ceux qui leur succèdent, cela a toujours été comme ça. Les jeunes nous reprochent d’avoir pollué la planète et les réchauffements climatiques et nous, on leur reproche d’être toujours branchés sur leur téléphone », exprime-t-il.

Si la jeune militante suédoise Greta Thunberg clame des « Comment osez-vous ? » aux dirigeants mondiaux à l’ONU à titre de porte-parole de toute une génération sur le climat, l’écart entre les générations se creuse de plus en plus.

J’ai bien hâte de voir comment se comportera la prochaine génération qu’on surnomme déjà les Alphas, qui sont nés avec les iPad et Instagram. Selon des observateurs en science sociale, les Alphas devront gérer leur réputation sur Internet, car leurs parents les ont placés sur les réseaux sociaux dès leur naissance. Ils reprocheront probablement à leurs parents de les avoir privés d’intimité en dévoilant leur enfance sur Internet, mais c’est à eux que reviendra le rôle de réparer la planète, qui sera bien mal en point dans 25 ans, et ils devront aussi composer avec l’intelligence artificielle et redéfinir l’être humain.