Parmi tous les endroits sur la Terre, son jardin était son endroit préféré.
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Mourir au bout de l’arc-en-ciel

CHRONIQUE / Deux résultats négatifs. C’était presque un miracle. À 89 ans, en CHSLD, vaincre la COVID, c’était comme gagner à la loterie.

Sur sa porte de chambre, ils avaient même accroché un dessin d’arc-en-ciel, faisant d’elle la bonne nouvelle de la semaine au CHSLD Saint-Joseph. Sans doute avaient-ils besoin de cette bonne nouvelle dans les circonstances.

Je l’ai vu ce dessin, quand j’ai poussé la porte de sa chambre. Ces jours-ci, quand une famille traverse une porte de chambre comme celle-là, ce n’est jamais parce que tout va bien. Quand on vous autorise une visite, il faut s’attendre à ce que ce soit la dernière.

Oui, elle avait mérité son arc-en-ciel… mais 48 heures après, le cœur avait lui aussi complété sa route. Comme si la vie avait besoin de nous rappeler que dans la période actuelle, il n’y a pas que le coronavirus qui fait la loi.

Mourir à 89 ans après avoir eu une aussi belle vie, c’est triste, mais ce n’est pas un drame. C’est juste la vie qui coule comme un ruisseau vers son fleuve. Mais mourir seule, c’était impensable. Et c’est malheureusement ce qui arrive trop, ces jours-ci.

Pour nous, il n’en était pas question. Zone chaude ou pas.

J’aurais aimé avoir un bouquet de lilas ou de muguet en main pour cette visite. Ils sont en fleurs ces jours-ci tout autour de sa maison. Malgré son absence, ça lui aurait rappelé chez elle, sa maison, là où elle a vécu sa vie de femme, de mère, de grand-mère puis d’arrière-grand-mère.

Pas possible. Trop de chances qu’un lilas ou qu’un muguet soit vecteur d’autre chose que de bonheur et de doux souvenirs. Gants de latex, masque, jaquette et visière de protection auront été ma seule carte de visite. Pas d’embrassade possible. Des caresses dans les cheveux que je ne pouvais à peu près pas sentir à travers ce gant impersonnel et gris.

Sale temps pour mourir.

J’ai tenu sa belle main. Elle avait toujours des ongles impeccables, même après 89 ans. Toujours coquette, la grand-maman! Même pour une rencontre Zoom pandémique, elle arborait le collier de perles et le châle brodé.

J’ai chanté, pendant presque trois heures. C’était un p’tit bonheur que j’avais ramassé..., C’est un monde tout p’tit tout p’tit, à l’échelle d’un pour un, You raised me up so I can stand on mountains..., You’re in the arms of the angels, may you find some comfort here.

Ça a cogné à la porte. Pierre, cet homme aide de service qui semblait bien la connaître. Il est venu me raconter qu’elle mangeait toujours mieux quand il venait lui donner un coup de main. Entre le masque et la visière, une larme a coulé sur sa joue. «C’était ma meilleure, elle». J’aurais voulu lui tendre la main, mais je ne savais pas si le virus nous l’autorisait. Il est reparti vaquer à sa tâche, sans savoir à quel point il m’avait fait du bien.

Puis Mélanie, préposée aux bénéficiaires, qui aurait eu toutes les raisons d’être débordée, mais qui est venue prendre le temps. Elle l’a regardée comme on regarderait une bonne amie, presque une grande sœur. Elle l’appelait «Mon ange». Sa collègue est aussi passée raconter qu’avant le dernier rendez-vous vidéo, elle avait pris soin de lui placer les cheveux. Et puis la grande Pénélope, toute jeune adulte qui, à défaut de porter sa robe de bal de finissante, a enfilé masque et visière pour donner de son temps. Elle m’a fait le plus beau des sourires plein d’empathie en entendant le nom de ma grand-maman. Belle humaine que cette fille.

Au-delà de la zone chaude, du risque, du temps supplémentaire, de la tâche toujours plus lourde, de ces inhumaines visières et de ces masques étouffants, aucun d’eux n’a perdu son étincelle d’humanité. Dans ce monde nouveau où tout semble régi par la crainte et la distance, ils voient bien plus loin que la peur pour être à côté de ceux qui ne peuvent plus toucher personne. Chaque soir, en franchissant la porte pour rentrer à la maison, les ailes leur poussent encore un peu plus dans le dos.

J’ai quitté en lui promettant de revenir. Je devais aller dormir un peu. Je ne sais plus ce que je lui ai dit, car j’étais stressée de suivre le protocole de sortie pour ne pas risquer de traîner cet invisible ennemi jusque chez moi. J’ai oublié ce qu’aura été notre dernier échange.

J’ai quitté la chambre en paix, parce que je savais que tous ces anges seraient à ses côtés jusqu’à notre éventuel retour.

Les vêtements dans la laveuse, la douche pratiquement hystérique du cuir chevelu au bout des orteils, les lingettes désinfectantes sur toutes les poignées de porte, un peu paniquée je l’admets. Je me suis couchée, encore ébranlée.

Deux heures plus tard, le téléphone a sonné.

Elle s’appelait Marthe Laplante. Mais ne cherchez pas. Son nom n’apparaîtra dans aucune des colonnes de chiffres de la prochaine conférence de presse de 13 h.

Assise au bout de son arc-en-ciel, elle est partie en douceur, après avoir vaincu la COVID.

Et collectivement, on a tenu notre promesse. Elle n’est pas partie seule.