L’humain cet être rituel

Des mariages repoussés, des bals de finissants annulés, des fêtes d’anniversaire qui tombent à l’eau et des funérailles qui n’auront jamais lieu.

Ces rites de passage qui rythment la vie des gens ont presque tous été mis sur pause depuis le début de la pandémie. Ils sont pourtant essentiels puisqu’ils donnent du sens à la vie et accompagnent une transition dans des moments charnières, préviennent les professeurs de l’Université Laval Denis Jeffrey et Martine Roberge. 

« L’humain est un animal fondamentalement rituel », constate d’emblée Denis Jeffrey dont les recherches tournent entre autres sur la question des rites.   

De la routine du matin au monde du travail avec ses codes et ses normes, les rites organisent ainsi nos vies et aident à réduire l’incertitude grâce à leur caractère répétitif.   

« Nous sommes hyper ritualisés puisque la plupart de nos comportements sont déterminés à l’avance. Avant la COVID-19, lorsque deux individus se rencontraient, ils se serraient la main, se donnaient la bise ou encore une accolade, selon les coutumes en vigueur. C’est donc dire que dans un geste simple comme dans la rencontre de l’autre, il y a une façon déterminée à l’avance de se comporter, un rituel convenu dans la société », explique l’auteur de l’ouvrage Éloge des rituels publié en 2003 qui donne également l’exemple des rituels de séduction. 

« Il suffit de regarder le processus de séduction entre deux personnes de cultures différentes pour voir que l’on peut facilement trouver l’autre trop agressif ou persistant par exemple dans un rituel de séduction pour constater l’importance des rites dans une société », illustre-t-il. 

Il y a donc les tout petits rituels du quotidien qu’on exécute sans trop s’en rendre compte, mais qui sont pourtant si rassurants comme une routine du coucher pour un enfant. Et il y a ces grandes occasions qui n’arrivent qu’une fois — ou presque — dans une vie. 

« Ces rites de passage marquent généralement des transitions entre deux phases différentes dans la vie d’une personne et le rite de passage permet de donner du sens, d’être symbolique. Ils sont structurants au point de vue social », souligne Mme Roberge. 

Pandémie et créativité

Puis la pandémie est arrivée. Avec la distanciation sociale et les interdictions de rassemblement.  

« Nous sommes dans une période hyper chamboulée qui force les gens à trouver d’autres façons de retrouver nos rituels, mais la beauté de la chose c’est qu’on peut réinventer nos rites et être super créatif. Je suis certain que les gens vont se réapproprier leur rituel selon leurs idées, leur goût et leur besoin », soutient M. Jeffrey en citant en exemple les « showers » de bébé qui ont, d’une certaine façon, pris la place des baptêmes depuis quelques années pour célébrer l’arrivée d’un nouveau-né dans une famille.  

Reste que plusieurs événements ont été repoussés ou annulés. Et il y a les rites funéraires pour les personnes mortes de la COVID-19 qui sont majoritairement en attente. Mme Roberge est convaincue qu’il restera des séquelles de cette période. Ces paroles trouvent écho dans celles prononcées par la sommité mondiale et ancienne présidente de Médecins sans frontières, la Dre Joanne Liu, lors de son passage à l’émission Tout le monde en parle le 3 mai alors qu’il était question des mesures prises pour lutter contre l’Ebola. 

« Quand j’étais en Afrique de l’Ouest, on a fait des erreurs comme tout le monde et les populations nous ont presque tout pardonné. Mais la chose qu’on ne nous a pas pardonnée, c’est d’avoir laissé les gens mourir seuls et de ne pas les avoir laissés faire leurs rites après un décès. Je crois que lorsque la COVID sera passée, les gens ne se rappelleront pas tout ce qu’on a fait avec le lavage de mains et les masques, mais ils vont se rappeler que leur mère est morte seule et qu’ils n’ont pas pu tenir de funérailles. L’homme n’est pas fait pour mourir seul », avait-elle partagé.

Martine Roberge souligne que les rites funéraires jouent un rôle d’accompagnement dans la longue traversée que vivent les endeuillés. Ils sont nécessaires, quelle que soit la forme que l’on décide d’y donner.  

« Les rites de mort sont divisés en trois grandes étapes et elles sont toutes très importantes. Ces rites sont complexes puisqu’ils sont pour les vivants et pour les morts. Pour les endeuillés, si on ne peut pas vivre ces étapes, on peut rester pris avec notre deuil très longtemps et cela peut mener à des problèmes tels que la dépression », explique la professeure qui exprime également l’importance du rassemblement en temps de deuil.  

« Ce qu’on n’arrive pas à exprimer par la parole, on peut l’exprimer par le toucher et la simple présence », rappelle-t-elle.  

La rapidité des décès attribuables à la COVID-19 a aussi court-circuité une importante étape du deuil. 

« Une bonne partie se fait dorénavant avant la mort, souligne Denis Jeffrey. Avant les gens mourraient souvent subitement alors que maintenant les gens décèdent généralement à l’hôpital ou en CHSLD. Les familles accompagnent ces personnes pendant des semaines et parfois des mois et une partie du deuil se passe dans ces instants. Avec la pandémie, cette phase a été chamboulée. » 

Mme Roberge croit néanmoins que des alternatives, comme la mise en place de groupe d’aide et de soutien, pourront aider les personnes affectées par la perte d’un proche.

Et les rites de mort, comme les autres catégories de rituels, risquent d’être adaptés aux nouvelles normes sociales.

« C’est ça la beauté de la modernité. On a la liberté d’aménager nos rites selon notre créativité et selon nos besoins », conclut M. Jeffrey.