Isabelle Légaré
Lucie Duval souhaite obtenir de l’aide financière pour alléger les effets collatéraux du confinement avec ses neuf pensionnaires ayant une déficience intellectuelle.
Lucie Duval souhaite obtenir de l’aide financière pour alléger les effets collatéraux du confinement avec ses neuf pensionnaires ayant une déficience intellectuelle.

Les mains dedans

CHRONIQUE / Il est 7h30 que résonne déjà le cellulaire de Lucie Duval. C’est l’hôpital où Claude, 60 ans, a été admis la veille, en fin de journée. Depuis plus d’une semaine, l’homme avait le ventre gonflé, des douleurs abdominales et la diarrhée. À répétition et incontrôlable.

«Il s’est mis les mains dedans...», laisse tomber Lucie qui détaille: «J’en ai trouvée dans son lit. Il en avait même dans les cheveux.»

Elle a tout lavé. Claude et les draps. Encore une fois.

Claude n’a pas toujours le temps de se rendre à la salle de bain et Lucie n’a pas toujours les yeux sur celui qui n’en était pas à ses premiers problèmes intestinaux ces derniers mois.

Le voyant s’affaiblir au point de cogner des clous à table, en pleine heure du souper, Lucie a décidé qu’il en avait assez enduré. Son «p’tit monsieur», comme elle l’appelle affectueusement, devait être vu par un médecin même s’il a répondu «ça va bien» aux ambulanciers venus le chercher.

«Il dit toujours cela...», fait remarquer la femme, une pointe de découragement dans sa voix.

Le manque d’énergie la rattrape aussi. Lucie a besoin d’aide en fait. Pour s’occuper de Claude et des autres.

Claude est au nombre des neuf pensionnaires qui habitent avec elle dans sa maison de Trois-Rivières. Parmi eux, sa fille de 25 ans. Elle s’appelle Camélia, le nom que sa mère a également donné à la résidence privée de type familial qu’elle a mise sur pied pour sa fille et ceux qui, comme elle, ont une déficience intellectuelle et, pour certains, des problèmes de santé mentale.

Depuis la mi-mars, Lucie est confinée avec eux. Sept jours sur sept, 24 heures sur 24.

La propriétaire des lieux voit à tout. Le ménage, la cuisine, les activités, les soins d’hygiène, etc. La liste est longue et s’allonge.

Les résidants sont âgés de 20 à 60 ans, mais se comportent comme des jeunes enfants. Ils ont besoin de la présence d’un adulte pour prendre leur bain, se faire la barbe, s’habiller, appliquer de la crème solaire, régler une chicane, dessiner un arc-en-ciel, mettre leur masque, comprendre le sens des flèches dans les commerces où ils apprivoisent eux aussi la distanciation sociale.

Cette pandémie de COVID-19 n’est rien pour aider. Perturbés, certains font pipi au lit. Plus rien n’est pareil pour ces gens aussi chamboulés que leur routine.

Lucie Duval a récemment écrit à ses députés au provincial et au fédéral afin de leur exposer son quotidien depuis le début de la crise sanitaire. Cette situation entraîne une surcharge importante de travail et de coûts pour celle qui se sent laissée à elle-même.

«C’est intense. On a beaucoup de difficultés et plus aucune possibilité d’avoir de l’aide puisqu’il faut aussi considérer sérieusement la possibilité de contamination. L’agence de santé a annulé tous les services que nous avions à la résidence...»

Le retour à la normale n’est pas pour demain. La route sera longue. La femme redoute l’épuisement.

Ses pensionnaires, elle les aime comme sa propre fille. «Ils sont adorables. Je leur offre un beau milieu. J’en suis très fière.»

Avant la pandémie, Lucie réussissait à s’accorder du répit pendant que ses protégés se rendaient sur des plateaux de travail ou visitaient leur famille. Ce n’est plus possible pour les raisons qu’on connaît.

Parmi ses résidents, il y a ceux qui lui demandent, dès le réveil, «Qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui?», et les autres qui ont envie de ne rien faire. Pas toujours simple à concilier.

«Je ne peux pas les laisser devant la télé. Ils ont besoin d’être stimulés!»

Ils font de la peinture, des bijoux, des cabanes d’oiseaux, des balades en voiture...

Ses deux employés à temps partiel travaillent maintenant à temps plein. Comme elle, ils donnent les bains, s’occupent des tâches ménagères et font ce qu’ils peuvent pour désennuyer le groupe.

«Je les paie au salaire minimum.»

Lucie Duval n’a pas les moyens de leur offrir davantage.

«Je suis chanceuse qu’ils restent...»

La femme paie chèrement le prix de cette pandémie.

«Je débourse tout de ma poche.»

Lucie Duval ne veut pas que ses pensionnaires écopent pour une crise qu’ils ont du mal à comprendre.

Partant du principe que les activités et les sorties qu’ils aiment tant ne reprendront pas de sitôt, elle demande au gouvernement de contribuer à mieux rémunérer ses employés qui l’aident à donner les soins et à maintenir une qualité de vie dans la demeure.

Lucie a multiplié les recherches. Jusqu’à preuve du contraire, aucun programme n’a été créé pour soutenir une ressource comme la sienne.

Reprendre son souffle relève de l’exploit. La femme commence ses journées à 6h30 et les termine rarement avant 21h.

«Le jour, je mange sur le bout du comptoir et le soir, après qu’ils soient tous couchés.»

Elle a d’ailleurs conclu sa lettre adressée aux députés en leur décrivant ceci... «Je dois aller faire le changement de couche d’un pensionnaire, lui donner sa douche et changer son lit, car il a eu des fuites durant la nuit. »

C’était Claude qui s’est finalement retrouvé à l’hôpital pour en sortir aussi rapidement, sans autre explication que cet appel sur le cellulaire, à 7h30.

«On vous l’a renvoyé. Il est dans le transport adapté. On lui a fait un lavement. Il est en route.»

À son arrivée à la maison, l’homme sentait l’urine. Relevant ses manches, Lucie a lavé le sexagénaire des pieds à la tête, ignorant toujours la cause de sa diarrhée qui, craint-elle, reviendra comme la dernière fois.

Ni médecin ni infirmière ne l’a contactée.

«Claude a dû leur dire qu’il allait bien.»

Personne n’a cru bon de valider auprès de celle qui, les mains dedans, répondrait que ça pourrait aller mieux.