Les enfants exposés à la violence conjugale ne reçoivent pas toujours des coups directs. Ils n’en souffrent pas moins.

Les impacts de la violence conjugale sur les enfants

À 2 ans et 5 ans, les enfants de Michelle* ne connaissaient rien d’autre qu’un père qui battait leur mère devant leurs yeux en larmes. Ils l’ont vu la tirer partout dans la maison, d’une chambre à l’autre, en l’insultant, en criant, en la faisant pleurer de désespoir.

Cette insoutenable scène de violence conjugale a été décrite avec une tristesse emplie de rage, lundi, au palais de justice de Gatineau. Ce tableau, malheureux, décrit trop bien certains passages du plus récent Rapport du directeur national de santé publique du Québec.

« Il me tirait partout, comme une poupée de chiffon », raconte Michelle, devant le juge de la Cour du Québec.

Assis derrière, dans la salle du public, l’accusé secoue la tête, en signe de désapprobation. Un constable lui fait signe de se tenir tranquille.

Après sept ans de violence et d’intimidation conjugales, Michelle a dit : « Assez, c’est assez. »

Avec des détails douloureux, elle raconte le jour où elle a été poussée, avec son plus jeune dans les bras. Puis, la description de cette énième fois où son ex-conjoint l’a tirée d’un bout à l’autre de la maison, sous les yeux de son plus vieux. « Je criais à l’aide par les fenêtres ouvertes. »

« J’ai essayé de garder la famille ensemble, dit-elle, visiblement épuisée, au juge. Mais je n’en peux plus. »

L’homme a été cité à procès pour harcèlement criminel et voies de fait, au terme de son enquête préliminaire, lundi.

Les enfants impliqués dans cette dure histoire, entendue au palais de justice de Gatineau, lundi, ne semblent pas avoir été victimes de violence « directe » de leur père. Âgés de 2 et 5 ans, ils ont toutefois été aux premières loges de ces scènes d’horreur.

Victimisation
Publié en juin dernier, le Rapport du directeur national de santé publique 2018, intitulé La prévention de la violence au Québec – Une responsabilité individuelle et collective aborde, entre autres, la place des enfants dans un contexte de violence conjugale.

Une chercheure de l’Université du Québec en Outaouais (UQO), Marie-Ève Clément, voit une de ses publications de 2014 être citée dans ce récent rapport.

« Une étude (de l’UQO) menée auprès d’enfants et de jeunes âgés de 2 à 17 ans a montré une accumulation en même temps qu’une diversité d’expériences de victimisation et d’événements négatifs dans plusieurs sphères de leur vie », rappelle le directeur national, dans sa publication de juin dernier.

La victimisation d’un enfant peut passer par l’exposition à la violence conjugale.

Les recherches de Marie-Ève Clément, Katie Cyr, et Claire Chamberland rejoignent l’actualité juridique.

Selon leur étude, au Québec, 1 % des enfants de 2 à 5 ans, 4 % de ceux qui ont de 6 à 11 ans, 10 % des jeunes de 12 à 14 ans et 17 % des 15-17 ans ont vécu plus de sept formes de victimisation au cours de leur vie.

« Ces données illustrent bien l’accumulation de la victimisation dans le temps et la fréquence de la “polyvictimisation” sévère », mentionne dans son rapport 2018 le Dr Horacio Arruda, directeur national de santé publique.

*Nom fictif. Une ordonnance de non-publication empêche toute diffusion d’éléments permettant d’identifier les victimes au dossier judiciaire.

Quand la violence engendre la violence

Selon une étude américaine citée dans le Rapport du directeur national de santé publique 2018, les enfants témoins de violence conjugale sont enclins à revivre ce type de situation en tant qu’agresseur, mais aussi en tant que victime.

Selon un article de la chercheure américaine en sciences sociales, Heather Karjane, paru dans The Encyclopedia of Victimology and Crime Prevention, et cité par le directeur national de santé publique, la « revictimisation des “enfants témoins” s’observe lorsqu’une personne a vécu un ou plusieurs épisodes de violence avant l’âge de 18 ans et qu’elle en est à nouveau victime à un stade ultérieur de sa vie, et ce, peu importe les manifestations de violence conjugale. »

La probabilité de vivre de la violence dans les relations amoureuses à l’adolescence, et de la violence conjugale à l’âge adulte, augmente. De plus, il est plus probable qu’un enfant ayant été témoin de telles scènes adopte des « comportements de maltraitance à un âge avancé ».

« La maltraitance dans l’enfance, quelle qu’en soit la forme, est l’un des prédicteurs les plus robustes de la violence vécue et commise par la suite dans le contexte conjugal et familial », lit-on dans le rapport de santé publique.

« Par exemple, au Québec, alors que la prévalence de la violence conjugale se situe à 3,5 % pour l’ensemble de la population, elle atteint 7 % chez les personnes ayant vécu des expériences de violence avant l’âge de 15 ans.