«Il n’y a pas de fatalité à ce qu’un groupe de presse de qualité avec de nombreux journalistes soit déficitaire. On considère qu’il n’y a pas de contradiction à faire du contenu de qualité et à trouver un modèle économique», mentionne le président du Groupe Le Monde, Louis Dreyfus.

Le pari de la taille et de la qualité donne des résultats au Groupe Le Monde

MONTRÉAL — Le président du plus important groupe de presse français, le Groupe Le Monde, a soufflé un rare vent d’optimisme sur la situation des médias écrits, vendredi, à Montréal.

Devant un auditoire réuni par le Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM) et regroupant le gratin du milieu des médias montréalais, Louis Dreyfus a raconté comment le pari d’investir dans l’embauche de journalistes et de concentrer ses efforts sur la production d’information de qualité a fait basculer la balance du négatif au positif pour le quotidien Le Monde, vaisseau amiral du Groupe.

«Il n’y a pas de fatalité à ce qu’un groupe de presse de qualité avec de nombreux journalistes soit déficitaire. On considère qu’il n’y a pas de contradiction à faire du contenu de qualité et à trouver un modèle économique», a-t-il fait valoir.

Le Groupe, qui compte plusieurs propriétés médiatiques papier et Web tels l’OBS et le HuffPost France, a ainsi vu ses résultats passer d’une perte de 11 millions d’euros il y a quelques années à un profit net de 15 millions d’euros en 2018 pour l’ensemble des propriétés du géant français.

La qualité comme outil d’expansion

Le quotidien, qui comptait 305 journalistes à l’arrivée de M. Dreyfus en 2010, en compte maintenant 450 et l’effectif total des différentes publications du Groupe atteint aujourd’hui 940 journalistes.

Ce résultat démontre très clairement l’appétit du public pour de l’information de qualité puisque les deux tiers des revenus du Groupe proviennent d’abonnements payants.

«On nous a reproché d’être démagogiques en disant vouloir embaucher des journalistes. Pas du tout! On a dit : “On va construire un cercle très vertueux en disant je recrute des journalistes, j’améliore la qualité de l’information, je recrute de nouveaux lecteurs, je gagne des revenus en plus et je réinjecte ça dans la rédaction”», a expliqué le dirigeant français.

Netflix et Spotify : un «cadeau»

Paradoxalement, Louis Dreyfus qualifie de «cadeau» l’arrivée de joueurs comme Netflix dans le secteur du cinéma et Spotify du côté de la musique parce qu’elle a provoqué l’amorce d’un virage dans la mentalité du public, «des acteurs [Netflix et Spotify] qui ont donné l’habitude à toute une partie de la population de payer pour des contenus à partir du moment où ils étaient de qualité et exclusifs».

Un deuxième élément stratégique aura été d’instaurer au sein du Groupe une mentalité d’innovation en permanence en vertu de laquelle on a multiplié la nature des contenus dans les différentes publications pour séduire des publics qui échappaient au lectorat du Monde.

«Pour faire un média haut de gamme, pour faire un média de qualité, il faut plus de journalistes, mais il faut aussi être capable de comprendre ce que veut le lecteur. D’où l’idée de monter en gamme nos contenus. Il faut s’adresser aux gens qui peuvent payer de l’information et, donc, on a rajouté des contenus.»

Percée chez les jeunes

Cet axe stratégique comprend aussi l’ajout d’une présence de véhicules médiatiques divers sur les différentes plateformes numériques, par exemple YouTube et Snapchat, où l’on offre des contenus taillés sur mesure pour cet auditoire non traditionnel.

«On a attiré un million de Français de moins de 18 ans qui, tous les jours, nous lisent sur Snapchat. Ils nous lisent gratuitement, mais moi, si dans 10 ans j’en garde 15 à 20 % et que j’arrive à les faire payer, j’ai transformé le modèle économique du groupe», a-t-il expliqué.

Le Groupe demeure aussi résolument ferme sur les questions de principe et de rigueur, le président se disant très fier, par exemple, de la manière dont sa rédaction a occupé le terrain lors de la couverture en direct des attentats du Bataclan à Paris le 13 novembre 2015.

«Nos journalistes étaient sur ça [en direct] et répondaient aux questions et une de nos fiertés, c’est qu’à plusieurs reprises, notre rédaction a répondu aux gens qui les interrogeaient sur ce direct «je ne sais pas» parce que, plutôt que de donner des informations qui n’étaient pas vérifiées, on reconnaissait qu’il y avait des moments où on ne savait pas. On a besoin de donner un peu de recul aux gens et de leur dire: si on parle d’un événement, si on vous répond, c’est qu’on a une information qui est certifiée.»

Et il rappelle que le public n’est pas dupe et perçoit très bien les errements des médias lorsqu’ils surviennent, d’où la nécessité de constamment démontrer sa crédibilité.

«Cette dynamique de croissance, ça ne peut exister ça ne peut durer que si on entretient et on arrive à cultiver une relation d’extrême confiance entre nos lecteurs et nous», a-t-il martelé.

«Winner takes all»

Louis Dreyfus reconnaît cependant que le modèle économique qui porte fruit pour le Groupe Le Monde n’est pas facilement applicable pour n’importe quelle entreprise de presse. En rencontre de presse à la suite de son allocution, il a noté par exemple qu’il est nécessaire d’avoir une masse critique, une certaine taille pour assurer une indépendance absolue aux journalistes et les moyens d’investir le marché comme l’a fait Le Monde, mais aussi qu’il ne peut y avoir qu’un seul joueur de cette taille dans un marché.

Les médias jouissent ainsi de ce qu’il appelle le phénomène winner takes all (le gagnant rafle tout).

«Vous avez Netflix et vous avez le reste du monde. Vous avez Spotify et vous avez le reste du monde. Sur l’abonnement numérique, vous avez le New York Times très très avance, même sur le Washington Post. Nous, en France, à 260 000 abonnés numériques, nos confrères amis du Figaro sont à 100 000. Nos amis de Libération sont à 15 000. Il y a une prime au leader qui est incroyable. Le fait d’avoir investi dans la rédaction nous permet d’avoir cette position.»

Faire plier les géants du Web

Quant à la possibilité de faire plier les géants du Web, qui ont sapé les fondements du modèle économique des médias en s’accaparant à la fois leurs contenus et les revenus publicitaires nécessaires pour les produire, il dit espérer que l’imposition d’un droit voisin en Europe — une forme de taxation basée sur l’utilisation des contenus qui est à l’étude en Europe — se traduira par une redistribution des sommes perçues qui privilégiera les entreprises qui produisent de l’information politique et généraliste.

D’après lui, les géants numériques que sont les Facebook, Google et autres commencent d’ailleurs à sentir une menace de démantèlement.

«Beaucoup de gens commencent à penser qu’ils sont trop gros et ont une forme d’irresponsabilité dans la diffusion d’information et de fake news. Eux sont à la recherche d’accords avec des groupes statutaires, des groupes de référence pour montrer que ces GAFA (Google, Amazon, Facebook et Apple) peuvent être utiles à notre développement ou à notre redressement.»

Il signale à cet effet que le Groupe Le Monde obtient une bonne collaboration de Facebook sur le recrutement d’abonnés numériques en mettant à profit son efficacité à cibler les contenus recherchés et les auditoires susceptibles de s’y intéresser.